Allocution prononcée par Jean-Jacques Baron (ECP 32) Directeur de l'Ecole

 

Monsieur le Président,

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Trois dates jalonnent l'histoire des édifices qui ont abrité l'Ecole Centrale : 1829 : année de la création de l'Ecole et de son installation dans l'Hôtel de Juigné du quartier du Marais. 1884 : construction de nouveaux bâtiments sur l'emplacement du marché Saint-Martin. Ce sont ceux de la rue Montgolfier qui, améliorés et agrandis par Léon Guillet, ont permis d'attendre en 1969 l'achèvement de ce remarquable ensemble, que vous allez visiter dans quelques instants, qui héberge, nourrit et enseigne ses mille élèves depuis plus d'un mois. Quinze ans ont été nécessaires pour mener à bien cette réalisation.

Longue durée, même à l'échelle humaine, puisque, chemin faisant, nous avons perdu la plupart des animateurs d'origine de ce dessein, deux directeurs de l'Ecole : Monsieur Georges Poivilliers et Monsieur Jacques Fougerolle, trois architectes : Monsieur François Vitale, Monsieur Jean Demaret et Monsieur Jean Fayeton

Que leur mémoire soit particulièrement honorée aujourd'hui car ils ont probablement été les véritables " inventeurs " de cette réalisation avec ceux qui sont restés : Monsieur Roger Boucheron, directeur par intérim ; Monsieur Pierre Drouin, architecte ; Monsieur Michel Herbert, architecte.

Si je me tourne maintenant vers le monde des vivants, c'est en regrettant de ne pouvoir remercier un par un ceux qui ont contribué à cette oeuvre :

 

Venus de tous les horizons, vous tous qui avez participé à cette oeuvre qui ne pouvait être que celle d'une équipe d'hommes généreux de leur temps, de leur imagination et de leur argent, votre plus belle récompense sera, j'en suis sûr, la fierté d'une réussite qui contribuera au renom de notre enseignement supérieur et de notre pays.

Fallait-il reconstruire une nouvelle École Centrale ? Quelle a été la signification des Grandes Ecoles dans l'enseignement supérieur français, quelle doit être leur place dans l'avenir de cet enseignement ?

Comment les corporations privilégiées de maîtres et d'étudiants, constituées avec l'appui de l'Église en proclamant le principe de la non discrimination et de la liberté du haut enseignement, Comment cette organisation, née de ce qu'on appelait les " Grandes Ecoles " où affluait la jeunesse nationale et internationale qui, avec leurs maîtres, se regroupait en " facultés " ou en " nations " selon qu'elle appartenait à une même spécialité d'études ou un même pays d'origine, Comment les universités, puissantes, capables de lutter contre toutes les forces hostiles à leur développement, attachées à leurs privilèges, prétendant embrasser tout ce qu'il y avait d'utile et de licite en fait d'étude et de savoir, ont-elles laissé se créer l'enseignement parallèle du Collège de France au moment où l'esprit de la Renaissance se répandait à travers l'Europe, celui du Jardin du Roi pour les sciences naturelles, celui des langues orientales puis, sous l'influence des Encyclopédistes, celui des grands établissements d'enseignement scientifique pour répondre à l'élan extraordinaire en faveur de la physique expérimentale ?

Si la Révolution avait consolidé cette tendance, en cherchant à détruire les autres formes d'enseignement supérieur : académies, universités, collèges, la Convention trop ambitieuse avait échoué dans son projet de donner une priorité aux sciences par rapport aux lettres dans les " Ecoles Centrales " établissements d'enseignement secondaire et supérieur aux chefs-lieux de département.

Seuls dans le domaine scientifique subsisteront avec des fortunes diverses l'Institut, l'Ecole Normale et les Ecoles spéciales ayant leur origine dans les institutions de l'Ancien Régime : Muséum d'Histoire naturelle, et l'Ecole Polytechnique qui regroupait l'Ecole de Génie militaire et celle des Ponts et Chaussées.

Ainsi, à la fin du premier quart du XIXe siècle, les jeunes gens qui se destinaient à l'industrie ne trouvaient à leur sortie du collège aucun des éléments de l'instruction qui leur convient - à l'exception de l'enseignement oral du Conservatoire des Arts et Métiers et de celui de trois écoles spécialisées en mécanique.

L'Ecole Centrale des Arts et Manufactures, en 1829, a alors représenté l'un des maillons de cette chaîne de grandes écoles scientifiques, créées les unes sous l'initiative privée, les autres par l'Etat, qui ont permis de faire face à l'essor industriel du XIXe et du XXe siècle.

Si l'histoire de l'enseignement supérieur français nous a fourni des exemples de ces créations concurrentes, Collège de France, École Normale, grandes écoles, aux périodes où un trop grand décalage apparaissait entre l'évolution du monde extérieur et de l'opinion et les habitudes de l'Université, les raisons qui ont présidé à ces créations ne semblent plus exister à l'heure actuelle.

Dans les décennies passées, l'Université a mis en place nombre de structures d'évolution : l'enseignement de la sociologie, celui des sciences économiques, et plus récemment, les enseignements techniques dans les Instituts Universitaires de Technologie. Déjà certaines facultés de sciences orientent une partie de leurs étudiants vers les carrières du monde économique et bientôt des projets plus complets de faculté technique seront mis à exécution.

Un esprit objectif ou simplement économe peut alors se demander si l'existence des grandes écoles scientifiques françaises, est toujours justifiée et si, à l'exemple des grandes nations les plus évoluées, la formation des ingénieurs ne doit pas rentrer dans le sein de l'Alma Mater.

Aussi, est-il temps d'analyser leurs caractéristiques actuelles, le problème de leur évolution et de leur place dans l'ensemble de l'enseignement supérieur.

 

L'École Centrale des Arts et Manufactures, et plus généralement les grandes écoles scientifiques françaises rattachées à sept ministères différents mais qui n'en ont pas moins des vocations similaires, reste conçue comme à son origine en vue de contribuer à la formation des cadres indispensables et immédiatement utiles au développement économique de notre pays : l'ingénieur, le chercheur, le gestionnaire, le dirigeant à haute formation scientifique.

Pour atteindre ce résultat, dans un délai relativement court, cinq ans après le baccalauréat, l'enseignement dispensé doit être cohérent, convergent, pluridisciplinaire ; le choix, l'importance des cours, des classes d'application, des travaux de recherche, des projets, étant strictement déterminé et limité par le but à atteindre :

Certes, la comparaison a été faite, et la critique formulée, qui rapproche cette concertation très affirmée à la liberté de choix de l'étudiant des grandes universités techniques américaines. La différence n'est qu'apparente, la liberté de l'un étant bien vite limitée par la nécessité d'obtenir des résultats dans une discipline, la contrainte qui pèse sur l'autre ne l'empêchant pas de suivre avec succès des enseignements parallèles dans les facultés des sciences, de droit, de sciences économiques ou politiques.

Cette densité, cette convergence de nombreux et différents enseignements, l'importance des moyens matériels, humains, spécialisés, souvent rares ou coûteux, la recherche d'une bonne adaptation de l'enseignement au monde économique éclairent les originalités de la grande école scientifique.

La sélection à l'entrée de l'Ecole par un concours, ou sur titres, n'est en fait qu'une qualification, une classification opérée sur l'ensemble des élèves des classes préparatoires. La plupart de ceux-ci sont en pratique admis dans l'une ou l'autre des quelque 150 écoles d'ingénieurs suivant leur goût, leur intelligence et leur capacité de travail. La base de cette sélection repose, on le sait, essentiellement sur les classes préparatoires, nombreuses, bien réparties géographiquement, dans lesquelles des groupes restreints d'élèves prennent l'habitude d'un travail rapide, efficace, en profondeur cependant, sous la conduite de quelques professeurs principaux, dévoués, peu ménagers de leurs efforts.

Que l'on ne reproche pas à ce mode d'admission d'être antidémocratique : il y a actuellement dans cette École plus de fils d'ouvriers ou de petits employés que de fils de Centraux.

Que l'on ne déplore pas son malthusianisme : la croissance du nombre d'ingénieurs et de dirigeants de haut niveau ne correspond pas, dans une économie en cours de concentration, à celle des techniciens, et le taux d'accroissement actuel pourra être aisément ajusté dans des créations qui, comme celle-ci, ou comme l'Ecole Centrale lyonnaise, ont prévu largement leur expansion.

Que l'on n'insinue pas qu'elle favorise le mandarinat. L'excellente hygiène de l'émulation joue entre les Grandes Ecoles libérées de leurs entraves et elle s'élargira avec le développement des universités techniques et la formation d'ingénieurs dans les universités scientifiques.

L'on peut s'interroger enfin sur le coût de cette formation et les directeurs des Grandes Ecoles, comme les responsables des autres formes d'enseignement supérieur, seront avisés d'appliquer à leurs établissements la recherche d'efficacité et d'économie du monde de la production industrielle sous peine d'imposer à la nation une charge insupportable. Si le monde économique, auquel nos étudiants se destinent, est justifié de porter un vif intérêt à la participation aux structures d'administration, aux enseignements spécialisés, aux travaux de recherche des Grandes Ecoles, les élèves ingénieurs en ont parfois le sentiment d'être " manipulés " et l'attitude de refus qu'ils y opposent apparaît fréquemment comme la réaction contre l'autorité, l'emprise ou l'influence de ce monde des " anciens ".

Réaction assurément compréhensible, mais soupçon injustifié : Que nos jeunes se persuadent qu'à partir du moment où un professeur ou un ingénieur envisage de leur donner un enseignement, il ne laisse pas de place dans son attitude intellectuelle à d'autres considérations que celles qui conduiront à l'excellence et à l'objectivité de son oeuvre. De plus, comment pourrait-il en être autrement lorsqu'il s'agit de cours de sciences fondamentales ou appliquées ?

Ajouterais-je que les efforts faits par l'Association Amicale et la Société des Amis de notre École pour réaliser la Résidence des Elèves, leur compréhension à l'égard du corps professoral et de la Direction de cette École dans l'évolution rapide de ces dernières années devraient être de nature à complètement les rassurer.

Il y a dans la vie des institutions, comme dans la vie des hommes, des années plus lourdes que d'autres. Elles aussi se heurtent aux difficultés du temps et affrontent les risques de l'âge, ce qui a pu faire dire à certains que les Grandes Ecoles vieillissaient mal. La compétition entre elles n'est pas une garantie suffisante qui exclut un examen constant du sens et du dynamisme de leur évolution.

Leur objectif, tout en restant celui de former des cadres pour cette forme particulière d'entreprise humaine qu'est l'entreprise industrielle, doit tenir compte de l'interprétation théorique de cette entité économique qui n'est - quoiqu'en pense notre jeunesse - qu'un outil, sans couleur politique, dont le maniement peut être assuré par quiconque s'il a la volonté et la compétence.

l'Art d'entreprendre se définissant en termes d'initiative, de mouvement, la logique fondamentale de l'entreprise sera celle du changement, la capacité créatrice tant pour la production courante, le progrès, que pour les aspects personnels et sociaux. Les maîtres mots de cette science de l'entreprise sont devenus la participation, qui s'applique aux relations à l'intérieur, la concertation ou relation avec le dehors et l'innovation, qui dépasse le profit recherché et qui devient la forme de lutte la plus efficace dans la concurrence économique. Alors que celle-ci se renforce au plan international et que des industries basées sur des techniques avancées commencent à échapper au contrôle européen, comment ne pas chercher à renforcer le rôle et le fonctionnement de l'agent déterminant de croissance et de progrès économique de notre pays - l'entreprise - ?

L'esprit d'entreprise, l'innovation, la participation, la concertation doivent donner les lignes d'orientation de l'évolution de la grande école scientifique. Il serait d'ailleurs vain de transposer au plan politique ces concepts qui sont ici simplement les conditions d'une meilleure efficacité.

Une responsabilité plus grande dans l'organisation de leur travail, dans l'orientation de leur école, le goût du commandement, une meilleure connaissance des sciences des relations humaines, des problèmes sociaux, le maniement des outils modernes de gestion scientifique et de l'informatique, l'art de l'expression orale ou écrite, la pratique des langues étrangères, l'application de l'esprit d'analyse à la recherche appliquée, de la synthèse à des projets réels, la construction de systèmes complexes, le goût de l'approche expérimentale parallèlement à l'utilisation des concepts abstraits : autant de moyens pour développer chez les élèves ingénieurs le goût de l'entreprise, de la participation, de la concertation et de maintenir l'innovation et l'enthousiasme de leur âge.

Le cour ex-cathedra, les contraintes trop scolaires, les travaux sans lien direct avec la réalité du monde actuel, ne suffisent plus pour cela, et un travail considérable d'imagination, d'expérimentation et de mise en place est à faire, dans des circonstances que l'évolution de l'état d'esprit des élèves étudiants rendent plus périlleuses.

La grande école scientifique est sans doute le creuset dans lequel cette mutation doit s'opérer pour le profit de tout l'enseignement supérieur scientifique et technique, auquel elle doit apporter un concours sans restriction, en l'aidant positivement dans sa recherche d'une meilleure adaptation de leurs effectifs d'étudiants aux besoins de la nation.

Il est enfin dans la responsabilité de la grande école d'accueillir les étudiants étrangers des pays francophones qui, à juste titre, comptent sur les grands établissements d'enseignement supérieur de la France pour assurer le complément de formation de cadres qui se sont maintenus dans la fidélité à notre langue.

Ce sera de plus en plus son devoir d'organiser des cycles de spécialisation pour les étudiants, ingénieurs, docteurs de langues étrangères, qui souhaiteraient en même temps approfondir un domaine technique, se perfectionner dans la langue française et mieux connaître notre pays.

Les pays anglo-saxons, qui ont pratiqué depuis longtemps cette politique d'accueil, en connaissent l'importance pour l'émulation chez leurs élèves, le brassage des idées et la propagande pour leur culture et leur pays. Ce campus est digne des plus belles créations des pays étrangers et nous serons fiers d'y accueillir leurs étudiants et leurs professeurs.

Nos générations, nos prédécesseurs dans cette École Centrale peuvent-ils être satisfaits d'avoir, en un siècle et demi, contribué à édifier cette technostructure qui a été capable de maîtriser l'énergie atomique et d'envoyer les premiers hommes sur la lune ? Nous pouvons estimer comme John Kenneth Galbraith qu'elle a permis d'importants progrès par rapport aux errements de la civilisation industrielle du XIXe siècle.

Certes, mais faut-il s'en contenter ?

Qui ne voit que l'équipe prestigieuse de la NASA ne saurait résoudre le problème du cancer, celui de la transplantation du coeur humain, ou celui de la faim dans le monde, sans une mutation créatrice,.sans la parfaite connaissance des approches psychologiques et sociologiques de cette humanité, à qui il faut apprendre et aimer à travailler ?

Qui n'aperçoit qu'au-delà de nos succès, le fondement même de notre avenir est en cause ? Comme le dénonce Le Clezio " L'esprit est en fuite. L'esprit se sauve dans le labyrinthe des villes. Une seule pensée, que l'on a laissé courir et l'homme est perdu. Montres, calendriers, à moi ! au secours chronomètres ! au secours cigarettes ! Maisons, habits, dictionnaires, photographies, vite, vite venez me sauver ! Encombrez-moi ! Argent, voitures, métiers, vite ou il va être trop tard ! Venez m'extraire de la tour, venez me mettre à ma place chez les insectes ! "

Qui ne comprend que soit né dans le coeur des plus généreux, des plus jeunes, le réflexe de fuite pour maintenir en permanence entre ce monde menaçant et soi la distance nécessaire afin de pouvoir s'échapper. S'il approche, vous rompez cette protection, il faut reculer, chercher de nouveaux espaces...

Ce besoin que les jeunes expriment dans le monde entier, et dont la satisfaction conditionne peut-être la survie de notre civilisation, c'est encore à nos générations, Messieurs, Mesdames, d'en rechercher les moyens.

Si tout ce qui est contestation rencontre facilement une audience parmi les écoliers et les étudiants, qu'il s'agisse de critiquer les croyances, le règne de l'argent, la guerre, l'inégalité des conditions des peuples ou des races, il ne faut pas douter que les efforts compréhensifs des uns et des autres puissent trouver ce qu'il faut mettre en place, tant sur le plan de la vie industrielle que de la vie sociale.

Cette " nouvelle société " nous savons, Monsieur le Président, que vous voulez nous y conduire sans mesures impératives, et avec une concertation constante à tous les niveaux. Soyez persuadé que la corporation de l'enseignement supérieur unissant professeurs et élèves, que les membres des grandes écoles françaises, et de l'Ecole Centrale en particulier, y apporteront toute leur foi dans les progrès, les qualités de l'homme et l'avenir de notre pays.

Chateaubriand s'installant à la Vallée aux loups, à quelques pas d'ici, écrivait :

" J'étais dans des enchantements sans fin, j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors l'avenir ne manquait point ".

Aujourd'hui aussi, l'avenir ne manque point à notre École, notre enseignement supérieur, notre pays.