Allocution prononcée par Georges Pompidou, Président de la République pour l'inauguration des nouveaux Locaux de l'Ecole Centrale (1969)

 

J'ai plaisir à inaugurer officiellement les nouvelles installations de l'Ecole Centrale, témoin de continuité et de renouveau. Depuis sa création comme " école industrielle " en 1829, avec le patronage d'illustres savants tels que Chaptal ou Arago, l'Ecole Centrale n'a cessé de mettre sa marque dans l'histoire de notre industrie, qu'il s'agisse de la chimie avec Lebon, de l'électricité avec Leclanché, de l'automobile avec Panhard et Levassor, de l'aéronautique avec Blériot, de la métallurgie avec Henri de Wendel, de la construction avec Eiffel, des chemins de fer avec Petiet ou les frères Péreire.

Aujourd'hui, l'Ecole, qui abandonna l'Hôtel de Juigné pour la rue Montgolfier et qui s'installe désormais en grand à Châtenay-Malabry, est toujours destinée à fournir des ingénieurs et des cadres supérieurs à l'industrie qui reste votre vocation et même, comme vous a dit un jour un grand chef d'industrie, votre religion.

Continuité dans l'objectif. Continuité aussi dans les modalités de recrutement par concours et de formation en commun suivant la tradition de nos grandes écoles. A un moment où notre vieille Université est tout entière profondément ébranlée et cherche dans la fièvre à retrouver son équilibre et à définir ses voies nouvelles, nos grandes écoles restent les points d'ancrage les plus sûrs pour la préparation des cadres de la nation et nos Ecoles nationales supérieures d'ingénieurs, tout comme nos Instituts Universitaires de Technologie s'en inspirent à juste titre.

Fières en effet d'un passé qu'elles ne renient pas, elles n'en doivent pas moins, si j'ose dire, coller au réel, adapter leurs méthodes et leurs programmes en fonction de carrières déterminées mais qui évoluent constamment sous l'effet des changements structurels, scientifiques, techniques, et même politiques d'une société en perpétuelle mutation. A une époque où l'environnement se modifie infiniment plus vite que l'homme et que la pensée dont pourtant procède cet environnement, c'est en cherchant à le contrôler, à le dominer, à le transformer que l'on évite toute sclérose intellectuelle et sociale. Le métier d'ingénieur, auquel se préparent les Centraliens, est sans doute un des plus passionnants et des plus enrichissants parce qu'il est l'opposé de toute soumission.

Notre monde est comme écrasé par le développement des sciences que l'homme a cessé de pouvoir maîtriser, qui lui échappe même si le cerveau humain paraît en être le père, et qui semble entraîner l'humanité vers des horizons vertigineux, débouchant sur on ne sait quel cataclysme planétaire, voire interplanétaire. L'ingénieur est celui qui s'empare des découvertes de la recherche fondamentale et qui tente de les domestiquer et de les rendre utilisables par l'homme, de faire que l'homme s'en serve au lieu de leur être asservi. Les forces que découvre ou que crée le savant, l'ingénieur les discipline. Il cherche à rendre le progrès dans un premier temps utile, dans un deuxième temps, tolérable. Et ce deuxième temps prendra, de plus en plus, le pas sur le premier.

Mais il y a autre chose et je souhaite que, par la formation que reçoivent les Centraliens, par les méthodes d'enseignement et l'étroite collaboration des professeurs et des étudiants, un autre aspect du rôle de l'ingénieur soit clairement perçu et préparé dès l'école. L'ingénieur à l'intérieur de l'entreprise a des responsabilités essentielles pour l'établissement de rapports sociaux où chacun voit sa dignité d'homme reconnue. Pris entre une direction dont les préoccupations premières sont - et ne peuvent pas ne pas être - financières, et des travailleurs qui pour se sentir liés à l'entreprise par autre chose que la nécessité de gagner leur pain doivent être quotidiennement associés à la vie et au développement de cette entreprise, l'ingénieur occupe un poste d'aiguillage essentiel. C'est lui qui donne à la direction les sûretés techniques dont dépend le calcul de rentabilité. Mais c'est lui plus encore qui, avec la collaboration de la maîtrise, doit expliquer aux travailleurs le sens de leur travail, les modifications dans l'équipement ou l'organisation, la valeur de chaque geste, de sa précision et de sa duré. C'est lui qui, toujours avec l'aide de la maîtrise, doit concevoir et, en tout cas, mettre en application des méthodes d'organisation du travail qui ne soient pas seulement les plus rationnelles mais qui fassent appel à l'initiative et à la capacité de décision de chacun. Le bon ingénieur n'est pas celui qui jouit seulement de la confiance de ses chefs, il est celui à qui tous ses subordonnés font confiance, ce qui est bien plus difficile à obtenir, celui qui vit parmi eux, les aide à résoudre les difficultés surgies, recueille leur avis, leurs suggestions et leurs critiques. II y a un rôle social de l'ingénieur, aussi important que ses qualifications techniques.

J'ajoute que, dans la France de 1969, les responsabilités des ingénieurs ne sont pas seulement individuelles ou professionnelles mais, au premier chef, nationales. La vocation du Centralien, je le disais en commençant, c'est l'industrie et il n'est pas d'objectif plus urgent, aujourd'hui, que de doter la France d'une grande industrie. Notre pays a recouvré et garde dans le monde un prestige moral qui lui est propre et qu'il doit à sa culture et à sa tradition de liberté et de respect des droits de l'homme. Mais nous n'entendons pas être un musée ni un lieu de pèlerinage. La France doit jouer son rôle et tenir son rang et en même temps fournir à son peuple les moyens d'une vie plus large et plus heureuse. Or les voies de la puissance comme celles de la prospérité passent par le développement industriel. En choisissant comme carrière l'industrie, les Centraliens choisissent de participer à la plus grande et la plus nécessaire des tâches nationales qui s'imposent à nous. Je les en félicite doublement : pour la France, qui a besoin d'eux, et pour eux-mêmes, qui auront la plus grande satisfaction que puisse rêver un homme, participer à une grande aventure à la fois individuelle et collective, avec la conscience de créer l'avenir.