Mieux comprendre par l'histoire les formations europŽennes d'ingŽnieurs et de scientifiques

Proposer sur quelques pages un aperu de la rŽalitŽ du dispositif europŽen des formations supŽrieures scientifiques et techniques est une vŽritable gageure. Pour la relever, le choix a ŽtŽ fait de retenir une approche rŽsolument "culturaliste" (par opposition ˆ des analyses simplement descriptives ou fonctionnalistes), c'est ˆ dire de focaliser l'attention sur ce qui a dŽterminŽ en profondeur l'Žvolution des structures institutionnelles, le plus souvent par l'emprunt de "modles" ˆ d'autres pays. 

Cette dŽmarche ne pouvait prendre du sens que sur la longue durŽe. Elle a ainsi ŽtŽ dŽveloppŽe sur deux moments particuliers de notre histoire rŽcente, celui de la constitution des formations d'ingŽnieurs modernes, du 18me ˆ la fin du 19me sicle, celui ensuite des 30 dernires annŽes, o s'est manifestŽ avec une vigueur nouvelle un volontarisme des ƒtats.

L'Žmergence historique du 18me au 19me sicle du concept d'institutions d'enseignement prŽparatoires aux fonctions d'ingŽnieurs

De la premire rŽvolution industrielle ˆ la crŽation de l'Žcole polytechnique

Il est lŽgitime de revenir tout d'abord, ˆ la naissance en Angleterre la premire rŽvolution industrielle, autour des annŽes 1740. C'est ce tournant historique, dont on ne peut trouver l'Žquivalent que dans l'invention de l'agriculture au nŽolithique, qui a progressivement conduit ˆ l'Žmergence des formations scientifiques et techniques supŽrieures modernes. 

L'humanitŽ sÕest trouvŽe projetŽe ˆ partir de cette pŽriode dans une phase de dŽveloppement inŽdite, dont la prolongation jusqu'ˆ nos jours, a amenŽ une ŽlŽvation spectaculaire de notre niveau de vie matŽriel, et un dŽveloppement jusque lˆ totalement impensable des populations (songeons qu'il n'y avait que 6 millions d'habitants en Angleterre au milieu du 18me sicle).

L'interprŽtation du moment de cette rupture et de sa localisation en Angleterre, est un vŽritable casse-tte pour les historiens[1], car il n'existait ˆ cette Žpoque d'aprs les experts, aucune prŽŽminence anglaise marquŽe sur le plan des sciences ou des technologies, susceptible d'expliquer ce dŽcollage prŽcoce. Au delˆ de la conjonction de plusieurs conditions favorables, au niveau des ressources (terres agricoles et charbon), des voies de communication ou de l'urbanisation, la "percŽe" observŽe semble reposer pour l'essentiel sur l'envie d'entreprendre de quelques personnes occupant des positions-clŽs, dotŽes d'une bonne Žducation gŽnŽrale, et pour une part non "conventionnelles" (recherchant et acceptant le changement) et sans doute sur quelques inventeurs. Mais il n'y avait en tout cas ˆ l'Žpoque gure d'ingŽnieurs, ou de vrais scientifiques professionnels.

Un second Žvnement phare de la fin du 18me sicle, qui va conserver tout au long du 19me sicle une trs forte valeur symbolique,  est celui de la crŽation en 1794 de l'Žcole polytechnique, qui donne corps pour la premire fois au principe dÕune ƒcole ayant pour ambition dŽclarŽe de mettre, par une action de formation, la science au service du progrs, Žconomique, et naturellement social .

Ces deux premiers Žpisodes sont Žclairants par rapport aux Žvolutions qui allaient suivre: le premier fonde pour une part la propension de nos amis anglais ˆ lier la rŽussite Žconomique ˆ la ma”trise sur le terrain d'un savoir-faire pratique, stimulŽ par de vrais entrepreneurs, formŽs sur un mode libŽral. La considŽration durable accordŽe ˆ l'X,  citŽe dans toute l'Europe comme source d'inspiration initiale, explique peut-tre, sur un autre plan, la conviction qui a prŽvalu en France tout au long du 19me sicle dÕavoir ŽtŽ les pionniers indiscutŽs des formations scientifiques modernes et d'avoir peu ˆ apprendre des autresÉ.

La constitution progressive d'un rŽseau d'universitŽs techniques par transformation des premires Žcoles crŽŽes au dŽbut du 19me sicle

Alors que les Anglais organisent les professions en constituant les premires institutions d'ingŽnieurs, et se reposent principalement sur l'apprentissage pour assurer les qualifications nŽcessaires, les premires Žcoles techniques d'ingŽnieur sont crŽŽes sur le continent ˆ partir de 1825[2] (en Allemagne ˆ partir de 1825, en France en 1829 par l'ƒcole Centrale), en vue de donner, ˆ l'Žcart du systme universitaire, un bagage appropriŽ aux cadres techniques de l'industrie naissante.

C'est la lente transformation de ces Žcoles tout au long du 19me sicle (et de quelques Žcoles techniques de moindre ambition), qui allait structurer en profondeur le potentiel europŽen de formations techniques supŽrieures, particulirement en Allemagne. Avec l'appui intŽressŽ, et souvent dŽcisif, du pouvoir politique, les premires Žcoles se voyaient successivement confirmŽes comme Žtablissements d'enseignement supŽrieur, puis dotŽes de la capacitŽ ˆ dŽlivrer des doctorats (et donc aptes ˆ consacrer dans les formes la formation de leurs enseignants), constituŽes de fait en ce que nous appellerons pour simplifier et par commoditŽ, "universitŽs techniques".

Le tableau prŽsentŽ ci-dessous illustre cette progression, et montre surtout l'alignement relatif de la plupart des autres pays europŽens sur le modle allemand[3], en dehors tout de mme du Royaume-uni[4], de la France et de l'Espagne attachŽe au "modle" franais. Il n'est pas anodin de noter que cette consolidation a ŽtŽ lente (sur plus de cinquante annŽes) et qu'elle s'est faite dans un contexte d'hostilitŽ relative des universitŽs traditionnelles, peu favorables ˆ des Žtudes jugŽes trop axŽes sur l'art de faire et non sur la connaissance pure, rŽticentes par surcro”t ˆ accepter des institutions "monocolores", non conformes au modle idŽalisŽ d'universitŽ de Humboldt, centrŽ sur la production et sur la diffusion de tous les types de connaissances, et in fine leur critique par la philosophieÉ

 

CrŽation

Premire consŽcration

Confirmation (doctorat, universitŽ)

Effectifs Žtudiants

KIT Karlsruhe (1)

1825 (modle X)

1865 en TH

1900 doctorat

20.000

Uni. Stuttgart (2)

1829

1876

1900-1967

20.000

ETH ZŸrich

1855 (modle allemand et X)

1911 (ETH)

1908 (doctorat)

16.000

KTH Stockholm

1827 (modle arts et mŽtiers)

1877 (modle allemand)

1927

15.000

DTU Copenhague

1829

1933

1994

6.300

NTNU Trondheim

1910 (modle allemand)

1950

1996

20.000

BUTE Budapest (BME) (4)

1782

1872

1934 1901 (doctorat)

14.000

Polytechnique de Varsovie

-1826-1831
-1898

1915

1915

32.000

NTUA Athnes

1836

1873

1917 (tutelle EN)

10.000

TU Delft

1842

1864

1905

18 500

Imperial College London (5)

1851

1907

1907 (intgre Uni. de Londres)

13.000

TU Wien

1815 (modle X)

1872 (TH)

1901 doctorat

23 000

RTWH Aachen

1870

1880

1899

30 000

Tomsk UniversitŽ

 

1896

1991 (Univ)

22 500

(1)  TransformŽ en octobre 2009 en Karlsruher Institut fŸr Technologie (KIT) par regroupement de lÕUniversitŽ et du Centre de Recherche de Karlsruhe, et Žlu universitŽ dՎlite .

(2)  Stuttgart : UniversitŽ ˆ forte dominante sciences et techniques

(3)  Royal Joseph Polytechnic (1862), puis Royal Joseph University (1901), Technical University of Budapest (1949) et enfin Budapest University of Technology and Economics (2000)

(4)  Imperial College fondŽ en 1907 par la fusion de la Royal School of Mines, du Royal College of Science et du City and Guilds College crŽŽs entre 1845 et 1878. Intgre la School of Medecine en 1997.

On peut se convaincre du caractre restŽ dominant du modle d'universitŽs techniques en Europe en reprenant les tableaux de classements, o elles occupent une place plus qu'enviable, ou en se rŽfŽrant ˆ l'association CESAER qui regroupe en Europe l'essentiel des Žtablissements les plus Žminents formant des ingŽnieurs, constituŽe aux trois quarts d'universitŽs techniques, quel que soit le nom portŽ.

Pour ce qui est de la France ce n'est qu'en 1960 qu'Žtait crŽŽ l'INSA de Lyon, sur le modle de la TU de Karlsruhe, mme si aujourd'hui un quart des dipl™mŽs franais sont issus de structures Žquivalentes (INSA, UT et INP).

L'enseignement supŽrieur scientifique et technique est devenu ˆ la fin du 20me sicle un enjeu fort des politiques publiques

Une conscience nouvelle des enjeux

Il faut maintenant sauter ˆ la fin du 20me sicle, pour voir, ˆ partir des annŽes 80, les ƒtats reconna”tre leurs institutions de formation scientifique et technologique, comme des relais indispensables pour faire face aux enjeux technologiques et Žconomiques nationaux[5], dans un contexte de concurrence mondialisŽe.

Trois axes majeurs des politiques volontaristes suivies par les gouvernements europŽens mŽritent d'tre citŽs:

¥    Le choix "politique" d'aller dans le sens d'une responsabilisation maximale des institutions d'enseignement supŽrieur vis-ˆ-vis des rŽponses ˆ apporter aux attentes sociŽtales, parfois jusquՈ une indŽpendance d'action totale si lÕon songe au Royaume-Uni ou ˆ la Sude[6], avec en contrepoids la mise en place d'agences d'Žvaluation, parfois d'accrŽditation.

¥    Le choix Žconomique et scientifique de renforcer le potentiel de recherche des ensembles "universitaires" par des investissements massifs sur les champs reconnus comme les plus porteurs (technologies de l'information, sciences de la vie), mme si les efforts faits bŽnŽficieront en partie aux structures publiques de recherche

¥    Le choix de favoriser la concentration des grands acteurs de la cha”ne d'innovation, entreprises, organismes de recherche ou de formation, sur des sites donnŽs, en consacrant les vertus accordŽes ˆ Žcosystmes d'innovation  de type foyer (ou cluster) avec tous les bŽnŽfices induits par la constitution d'une communautŽ coopŽrative, sur un modle mis en Žvidence par les gŽographes[7].

Ces orientations se sont dŽclinŽes comme on l'imagine de manire variable selon les pays, avec plus ou moins de dŽtermination et de rapiditŽ (et souvent un avantage aux petits pays plus rŽactifs et plus dŽterminŽs, comme les Pays-Bas ou la Sude).

Au-delˆ d'un parti-pris de laisser les institutions sÕauto-gouverner (ce qui consacrait souvent une maturitŽ dŽjˆ acquise par les universitŽs techniques), on en vient dŽsormais ˆ attendre des universitŽs ou institutions Žquivalentes qu'elles fassent preuve d'un vŽritable esprit d'initiative, au point que l'on ne s'Žtonne plus de trouver aujourd'hui dans les universitŽs anglaises ou allemandes des responsables chargŽs trs clairement d'une fonction de marketing en direction des milieux Žconomiques.

L'analyse diffŽrentielle des politiques suivies autour des p™les de dŽveloppement rŽvle Žgalement des Žcarts notables, entre par exemple des clusters technologiques totalement gŽrŽs par des PME en Allemagne, et des investissements strictement immobiliers sous la forme de parcs scientifiques au Royaume-Uni.

L'action menŽe en Allemagne en 2005 au travers de l'initiative d'excellence reprŽsente un point d'orgue de cette politique volontariste[8], comportant pour la premire fois une rupture d'ŽgalitŽ entre institutions au dŽpart Žquivalentes avec un recours parfois perturbant ˆ l'arbitrage de jurys internationaux.

Une situation actuelle ambivalente partagŽe entre l'affichage de hautes ambitions et l'expression rŽcente d'un doute

Un potentiel europŽen assez homogne, composŽ principalement d'institutions de type universitŽ technique -

L'analyse historique rapide ˆ laquelle nous nous sommes livrŽs rappelle la soliditŽ du dispositif europŽen des formations supŽrieures en sciences tournŽes vers l'application[9] constituŽ tout au long du 18me sicle par rŽfŽrence pour l'essentiel au modle allemand, autour d'une idŽe jugŽe naturelle et rŽaliste de concentration des disciplines techniques dans des institutions particulires, associant activitŽs de formation et de recherche, et dŽlivrant des doctorats. L'Europe dispose ainsi d'un dispositif d'une qualitŽ enviable, bien ancrŽ sur ses traditions, fortement investi dans la recherche, constituŽ ˆ partir d'institutions de taille jugŽe "raisonnable" de 10 ˆ 25 000 Žtudiants[10].

Il est clair que cette situation historique a ŽvoluŽ, puisque l'on trouve aujourd'hui des programme d'engineering dans des universitŽs "gŽnŽralistes", et que d'autre part dans beaucoup de cas des universitŽs techniques ont Žlargi leur champ d'intŽrt vers la science, la mŽdecine ou le management (FacultŽ de mŽdecine ˆ la TU d'Aachen, ˆ l'Imperial CollegeÉ).

Un doute latent qui a prŽcipitŽ l'idŽe d'un rapprochement avec le modle nord-amŽricain

MalgrŽ ces atouts intrinsques, le dispositif europŽen de formation scientifique et technique a ŽtŽ saisi ˆ partir des annŽes 90 d'un grand doute existentiel, largement liŽ aux interrogations des Allemands sur leur capacitŽ ˆ attirer, en nombre et en qualitŽ, comme dans le passŽ, des Žtudiants Žtrangers, en rapport Žgalement avec des inquiŽtudes, cette fois gŽnŽrales sur le financement de l'expansion quantitative de l'enseignement supŽrieur.

La volontŽ de rŽforme qui en est rŽsultŽe dans les annŽes 1994-96, s'est coulŽe pour l'essentiel dans le processus de Bologne, portŽ de 2000 ˆ 2100 par une sŽrie de confŽrences intergouvernementales. On peut faire de nombreuses lectures de ce mouvement de rŽforme, qui amnent selon le point de vue adoptŽ ˆ des satisfactions ou ˆ des perplexitŽs. Il est patent que la grande idŽe de base de reprendre la logique d'Žtude du systme nord-amŽricain constituŽ implicitement en modle de rŽfŽrence, n'a pas encore ŽtŽ rŽellement mise en oeuvre, ˆ supposer que cette transformation - impliquant la crŽation de collges universitaires - ait ŽtŽ imaginable en dix ans.

Si des rŽsultats spectaculaires ont ŽtŽ obtenus pour l'accueil des Žtudiants Žtrangers, ils rŽsultent principalement du choix d'organiser des enseignements graduŽs en anglais, avec un abandon parfois total de la langue nationale (Sude, Pays,Bas, Suisse) qui pourrait se gŽnŽraliser avec le temps[11].

Quelles leons tirer de ce panorama?

Ë dŽfaut d'avoir pu traiter toutes les dimensions du sujet,  le panorama qui vient d'tre dressŽ apporte une sŽrie d'Žclairages ouvrant la voie ˆ des approfondissements:

Il resterait enfin une rŽflexion ˆ lancer sur les dŽcalages entre les Žvolutions europŽennes et la situation franaise. Mais ce sujet renvoie ˆ d'autres contributions de ce numŽro.



[1] Comme le rappelle Bairoch (Victoire et dŽboires tome 1), des conditions analogues Žtaient factuellement rŽunies au mme moment en Chine (et mme ailleurs en Europe), ce qui lui fait dire que les rŽvolutions industrielles du 19me sicle en Europe, auraient parfaitement pu avoir lieu quelques sicles auparavant en Asie.
[2] En laissant de c™tŽ Prague largement en avance, et quelques Žcoles d'ingŽnieurs d'ƒtat;

[3] L'introduction de l'enseignement de l'engineering aux ƒtats-Unis, s'est largement inspirŽ de l'exemple allemand (cas du MIT crŽŽ en 1865 ) mme si l'on peroit dans les universitŽs d'AmŽrique du Nord un attachement au modle anglais (limitation de la durŽe des Žtudes)

[4] Mme si la crŽation de l'Žtablissement porteur de l'Imperial College, sur le modle des Žcoles allemandes, Žtait le fruit d'une dŽcision du prince Albert

[5] Le choix fait en 1940 par l'armŽe amŽricaine d'Žtablir un partenariat de confiance avec les universitŽs sur le projet Manhattan, souligne le dŽcalage Europe-AmŽrique du Nord

[6] Une grande universitŽ suŽdoise a ŽtŽ transformŽe en fondation privŽe (Chalmers)

[7] Dans leur analyse du dŽveloppement de l'industrie du cinŽma

[8] Dont les procŽdures ont ŽtŽ reprises pour la rŽpartition des dotations du Grand Emprunt

[9] Le tableau aurait mŽritŽ d'tre enrichi par une Žvocation des Žcoles de formation d'ingŽnieurs techniques, prŽsentes dans la plupart des pays europŽens (2/3 des ingŽnieurs allemands sont issus de ces filires).

[10] Le plus gros Žtablissement franais de formation d'ingŽnieur reste en dessous de 5 500 ŽtudiantsÉ

[11] Comme pour les MBA o il n'existe que des formations anglophones

[12] On aurait pu Žvoquer l'importance pour la formation individuelle des Žlves de la culture propre. Le dipl™mŽ de Cambridge a sans doute suivi de bons cours, mai sil a surtout ŽtŽ immergŽ dans un cadre unique aux valeurs trs affirmŽes

[13] La rŽfŽrence rŽgulire au "modle" nord-amŽricain, fait abstraction d'une vision trs diffŽrente de la place de l'Žducation dans la sociŽtŽ, et de l'appui apportŽ par des agences et par le ministre de la DŽfense