La dualité universités /Grandes Écoles est-elle spécifique à la France?

Une vision très schématique

Nous nous sommes habitués à présenter la structure des formations d'ingénieurs en France, comme totalement spécifique, avec une dualité irréductible, propre au génie français, entre un enseignement universitaire non sélectif, strictement centré sur les disciplines scientifiques, et des "Grandes Écoles" au cursus ouvert à des champs techniques et intégrant sous diverses formes une préparation adaptée au monde professionnel ( stages, projets,…)

Cette vision est quelque peu schématique, si l'on observe déjà qu'un quart des diplômes d'ingénieurs délivrés en France le sont dans des écoles internes aux universités (Polytechs pour l'essentiel), un autre quart étant délivré dans des institutions assimilables à des universités de technologie (même si elles n'en portent pas toujours le nom). Mais elle traduit surtout une méconnaissance de la situation des autres pays, saisie en tout cas dans son évolution dans le temps.

Pour dire les choses en une phrase, le développement historique des formations d'ingénieurs s'est fait tout au long du 19ème siècle, très largement en dehors des institutions universitaires, et il faut l'admettre, largement contre elles. L'idée d'une préparation à une profession, faisant une part importante à des matières techniques au caractère scientifique pas totalement affirmé, a provoqué en Allemagne, aux Etats-Unis et en Angleterre des réactions relativement vives, qui se sont cristallisées autour du refus d'un statut universitaire plein à des institutions créées sur décision du pouvoir politique (!), et de la délivrance du doctorat. On peut s'interroger sur les causes profondes de ce rejet, en observant que depuis le Moyen-Age les structures universitaires ont hébergé en leur sein des facultés de médecine. Le fait est qu'il n'y pas eu pendant longtemps de "science médicale", et que si la biologie avait été "inventée" avant la médecine, le mécanisme de rejet de l'applicatif aurait sans doute joué…

En Allemagne par exemple la formation des ingénieurs s'est trouvée assurée à partir du début du 19ème siècle dans des écoles techniques ( devenues ultérieurement Hochschulen), et il fallu de longs débats pour que progressivement le milieu universitaire accepte que ces institutions acquièrent la possibilité de délivrer des doctorats ( et donc de former leurs propres professeurs) à la fin du 19ème siècle.

La création du MIT s'est faite pour une part en raison du refus prolongé de l'université traditionnelle qu'était Harvard de s'impliquer dans l'enseignement de l'engineering.

Le blocage à l'évolution du système français

La vraie différence avec la France est que dans tous ces pays les structures assurant la formation des ingénieurs se sont trouvées intégrées dans l'espace universitaire, le plus souvent sous forme d'universités techniques ( cas Allemand assez général, MIT, Imperial College, Suisse, Suède…)

Il faut tout de même amender ce tableau en notant que la décision a été prise juste après la guerre en Allemagne de développer des formations d'ingénieurs spécifiques pour les diplômés de l'enseignement technique dual, avec un développement très important puisque ces dernières années, 75 % des ingénieurs diplômés allemands étaient formés ces dernières années dans des Fachhochschulen, rebaptisées récemment "universities of applied science" , sans avoir néanmoins la capacité de délivrer le doctorat.

La vraie spécificité française n'est donc pas d'avoir créé des écoles, mais d'avoir accepté une certaine étroitesse institutionnelle et assez largement ignoré cette émergence d'université techniques (au delà de l'importance laissée aux concours et aux classes préparatoires qui est une question en soi). Il ne faudrait pas néamoins oublier que c'est dans cette inspiration qu'ont été créés (avec un certain succès)

Sait-on définir ce qu'est une université?

En arrière plan à ces éléments reste posée la question, moins évidente qu'il n'y paraît de définir ce qu'est vraiment une université, tant le mot - magique , il est vrai -recouvre des réalités variables.

Pour Humbolt l'université trouvait son sens autour d'une fonction de production de tout le savoir scientifique (d'où le rôle premier de la recherche), dans toute son extension, naturellement structuré en disciplines, exercée sous le contrôle des philosophes…

A ce compte là on pourrait hésiter à qualifier d'université, les universités techniques mentionnées plus haut, pas plus que des universités strictement scientifiques ( même avec la médecine) .il faudrait d'ailleurs aller plus loin et se demander si tout l'enseignement post-bac ( qualifié de quaternaire par l'OCDE) doit être considéré de "nature" universitaire.

En conclusion

La référence à l'université est devenue assez largement aujourd'hui de nature institutionnelle, sans que se dégage réellement une définition que tout le monde accepterait, question qui va devenir assez rapidement insoluble au vu des dérives observées. Est-il licite de parler par exemple d'une université du troisième âge, en superposant même d'une manière sympathique, des concepts assez éloignés? A force de défendre la thèse d'une coalition des efforts, ne risque-t-on pas de mettre en place des ensembles strictement ingouvernables? (Il n'y a juridiquement qu'une seule université publique en Californie avec par réalisme une autonomie des campus).

La référence au terme d'écoles renvoie à l'inverse à l'existence d'un cadre cohérent donné à la mise en oeuvre d'un projet pédagogique (on parle de la business school de Harvard, et des écoles doctorales)

L'opposition écoles/université semble devenir sous cet angle un débat de sophistes…