ALLOCUTION DE MONSIEUR VALERY GISCARD D’ESTAING
PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
A L’OCCASION DE L’INAUGURATION DE L’ECOLE
SUPERIEURE D’ELECTRICITE DE GIF-SUR-YVETTE

Samedi 19 juin 1976

Retour page histoire des Écoles d'ingénieurs

------------
Monsieur le Directeur Général,
Monsieur le Président,
Madame et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Préfet de l’Ile de France
Monsieur le Préfet de l’Essonne,
Monsieur le Maire,
Messieurs les ingénieurs,
Je ne savais pas s’il fallait dire, Messieurs et Mesdemoiselles les élèves, j’en prendrai le risque.

Je suis particulièrement heureux de cette occasion qui m’est donnée, au moment où vous achevez votre installation dans ces nouveaux locaux, de rendre hommage à l’action de tous ceux qui ont contribué à faire de l’Ecole Supérieure d’Electricité, l’Ecole prestigieuse et exemplaire qu’elle est aujourd’hui. Et je le ferai d’autant plus volontiers qu’en entendant tout à l’heure les propos de votre Directeur Général, j’ai cru entendre que la devise de votre école était le changement dans la continuité. Le changement dans la continuité dont vous avez d’ailleurs donné une illustration dans ce cadre en installant pour le Président de la République un fauteuil qui me paraît représenter davantage la continuité que le changement.

Vous avez tous les deux, Monsieur le Directeur Général et Monsieur le Président, énuméré les activités d’enseignement, de recherche et de formation continue de votre établissement et en le faisant, vous avez montré qu’il se situait toujours à l’avant-garde de l’évolution des techniques, mais aussi de l’innovation pédagogique, dans le domaine qui est le vôtre.
Et vous auriez pu rappeler que cet esprit d’innovation et ce souci non seulement de suivre, mais de s’efforcer de précéder le progrès avait toujours caractérisé l’Ecole Supérieure d’Electricité depuis sa création en 1894 jusqu’à nos jours.

Car l’histoire de Sup’Elec, je crois que c’est schématiquement l’histoire de quatre écoles, l’histoire de quatre hommes coïncidant avec quatre étapes de la science et de la technique.
Quatre écoles en effet, la modeste école des débuts, installée dans les quelques pièces que le laboratoire central des Industries Electriques lui avait fournies dans ses locaux de la rue de Staël. Ses dimensions et son équipement n’avaient évidemment rien de commun avec ce que nous venons de visiter aujourd’hui, mais c’est malgré tout grâce à l’enseignement qui y a été dispensé et ceci jusqu’en 1927, et grâce au travail qui y a été fait, que dès avant la première guerre mondiale Sup’Elec avait accédé au rang des Grandes Ecoles.

L’Ecole de Malakoff ensuite, réalisée hors de Paris dans un souci qui paraissait hardi à l’époque d’aménagement du territoire et qui fut imposée par la multiplication des chercheurs et la diversification des enseignements.

Celle de Rennes, plus récemment, que l’éclatement de certaines sciences et techniques liées à l’électricité et à l’électronique vous a conduits à créer.
Et enfin, celle de Gif-sur-Yvette que nous inaugurons aujourd’hui.

Quatre écoles, quatre hommes : M. Paul JANET qui l’a portée au niveau des Grandes Ecoles, et dont je crois que cet amphithéâtre porte le nom, le Général FERRIER, qui a joué un rôle décisif dans le développement de la recherche française sur la radio et l’électricité, M. BARTHELEMY, que vous avez mentionné, pionnier de la télévision et enfin, M. BLANC-LAPIERRE, qui, par son dévouement, son énergie et ses connaissances, permet à l’Ecole de se confirmer au rang des grands établissements d’enseignement scientifique français.

Le hasard a fait, ou disons la coïncidence, que ces quatre périodes ont coïncidé avec quatre étapes des connaissances qu’elle contribuait à dispenser et à étendre. Née de la préoccupation de l’étude des courants faibles, elle s’est en effet développée au moment du développement de l’étude des courants forts et des premières machines productrices et utilisatrices, puis l’étape de la radio-électricité, celle de la télévision dans les années 30, et enfin, depuis quelques années, la rapide diversification des sciences issues de l’électricité, telles que l’électronique, l’informatique et l’automatique.

J’ai dit que votre Ecole était prestigieuse : elle l’est, en effet par le rôle que jouent dans la nation les ingénieurs sortis de ses rangs. Comme vous l’avez rappelé tout à l’heure, Monsieur le Président, il y a dix mille ingénieurs sortis de votre établissement qui exercent des fonctions de responsabilité dans l’économie de notre pays - aussi bien dans les secteurs directement liés à l’électricité - tels que la recherche et l’industrie électrique et électronique, où ils sont évidemment très largement représentés - mais aussi dans la métallurgie, le bâtiment et même l’assurance et la banque. Vous avez tenu à préciser qu’on comptait également parmi eux des écrivains, des ministres, des sénateurs, j’aperçois M. COUDE-d-FORESTO, et même un Evêque, vous avez énuméré cette liste dans un ordre qui reflétait sans doute vos préférences personnelles, mais qui ne correspond pas au protocole dont j’ai la garde.

Cette Ecole est aussi prestigieuse par la qualité intellectuelle des étudiants qui y sont admis au titre d’une procédure qui témoigne d’un choix minutieux et suivant des méthodes qui m’apparaissent dignes d’intérêt puisque vous réunissez à la fois le recrutement sur concours et le recrutement sur titres et qu’au terme de la formation qui y est dispensée, c’est un seul et unique diplôme qui y est décerné. Et ceci explique sans doute l’atmosphère de travail et de recherche qui règne dans vos locaux.

C’est pourquoi, fruit d’une initiative privée, conservant d’ailleurs un statut juridique particulier, Sup’Elec a été progressivement conduite par sa réussite et par l’extension qu’elle a prise, à remplir sa mission dans un cadre national. Ses bâtiments, je crois, appartiennent désormais à l’Etat qui ne compte pas exercer plus largement ses prérogatives à cet égard, et son budget de fonctionnement est alimenté pour plus de moitié par des ressources d’origine publique provenant pour une large part du Secrétariat d’Etat aux Universités. C’est ce même Secrétariat d’Etat qui, par ce qu’on appelle sa tutelle pédagogique, garantit le caractère national des diplômes que vous délivrez. Le concours d’entrée est assuré dans les lycées et il est commun avec ceux de beaucoup d’autres écoles nationales telle que l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures et l’Ecole Supérieure d’Optique.
Enfin, je l’ai noté tout à l’heure en parcourant vos locaux, une part essentielle de la recherche y est menée en coopération étroite avec le CNRS qui bénéficie ainsi de l’expérience et de la compétence de vos chercheurs dans le domaine des sciences pour l’ingénieur.

Mais un très grand mérite de votre école, c’est quelle a pris dans plusieurs domaines, et parfois depuis longtemps des initiatives qui vont dans la direction que nous souhaitons voir adopter par la majorité des établissements d’enseignement supérieur.

C’est vrai d’abord de la formation continue.
En le faisant, vous étiez fidèles à vos origines, puisque les premiers élèves, regroupés dans ce laboratoire central de la rue de Staël, étaient des ingénieurs déjà formés et même pour certains déjà expérimentés et pour lesquels on mettait en place un perfectionnement de leur savoir. C’est ce que vous avez fait en mettant vous-même en place une série de sessions de perfectionnement diversifiées et adaptées au fur et à mesure qu’évoluent et qu’évolueront les techniques que vous enseignez.

C’est vrai également de l’ouverture de votre école sur l’université. Il est important aujourd’hui que les Universités et les Grandes Ecoles, tout en conservant leur indépendance et leurs caractères propres, développent leur collaboration au niveau de la formation des cadres comme à celui de la recherche et notamment de la recherche appliquée. A cet égard la coopération que vous poursuivez avec certaines universités parisiennes, notamment l’Université de Paris-Sud à laquelle vous êtes liés par convention et qui concerne l’utilisation des enseignants, le recrutement d’une partie des élèves parmi les maîtres-es-sciences, la préparation commune de diplômes tels que certains D.E.A., c’est-à-dire Diplôme d’Etudes Approfondies ou diplôme de docteurs ingénieurs, me paraît particulièrement intéressante, et comme vous l’avez vous-même déclaré, Monsieur le Directeur Général, utiles pour vous et vos partenaires.

C’est vrai également des liens qui existent entre votre école et le monde économique. Il existe encore dans certains établissements et chez certains corps de l’enseignement supérieur une sorte de réticence à développer les contacts avec les activités productrices de notre industrie, comme si les préoccupations qui sont les siennes représentaient pour ceux qui s’occupent des éléments fondamentaux de la connaissance une sorte de danger de corruption.
Or c’est une idée erronée et le bénéfice que vous tirez de votre coopération avec le monde industriel, où vous recrutez une partie de vos enseignants et avec lequel vous avez passé de nombreux contrats de recherche, comme ainsi d’ailleurs l’exemple qui se développe des meilleures Universités françaises à caractère scientifique, en apporte une preuve qui est, je crois, irréfutable.
C’est vrai enfin de la politique d’accueil que vous avez conduite en direction de deux catégories d’étudiants auxquelles j’attache une importance particulière, les étudiants étrangers qui représentent, je crois, environ 10 % de vos promotions et ceux qui viennent de l’enseignement secondaire technologique.

Je souhaite que le recrutement que vous avez décidé de tenter au niveau des titulaires de diplômes universitaires de technologie soit un succès et je suis persuadé d’ailleurs qu’il le sera.
Le Gouvernement vous demandera sans doute bientôt, par la voie de Mme le Secrétaire d’Etat, comme il le demandera aux autres grandes écoles, de faire davantage encore pour accueillir les jeunes qui sont passés par l’enseignement professionnel ou technologique. Mais vous avez déjà fait plus dans ce domaine que la majorité des établissements de niveau comparable au vôtre et je suis sûr que vous êtes mieux à même de comprendre nos objectifs et de nous aider à les atteindre.

Voici, Mesdames et Messieurs, les motifs pour lesquels j’ai dit que votre prestigieuse école était exemplaire. Je voudrais, en conclusion, vous dire qu’elle me paraît aussi exemplaire en raison du sujet qu’elle traite, je veux dire du perfectionnement de la connaissance technique et technologique dans le domaine de l’électricité. En effet, nous vivons une période de grands changements des données économiques dont nous avons aperçu à l’automne de 1973 le prémice le plus caractéristique et je crois que la discipline qui est la vôtre est appelée à jouer un rôle croissant dans le développement de notre activité économique.

D’abord, parce que l’ensemble des activités dérivées de votre savoir sont des activités non polluantes pour l’ensemble du milieu nature et économique, ensuite parce que ce sont des activités à très forte valeur ajoutée par rapport à la matière et nous savons très bien que la France, hélas, dépourvue de beaucoup de matières, a l’obligation d’organiser son développement sur la recherche d’activité à forte valeur ajoutée. Et enfin, je dirai que votre activité est caractérisée aussi par une très forte valeur ajoutée intellectuelle et lorsqu’on parle de valeur ajoutée il ne s’agit pas uniquement de la valeur ajoutée quantifiable du point de vue économique, il y a la valeur ajoutée intellectuelle, le progrès du savoir dans ce domaine, de la maîtrise des techniques et des technologies, représentera pour l’avenir de l’économie française une chance considérable et ainsi, c’est sans doute, je le dis franchement, une coïncidence, qui fait que venant aujourd’hui participer à l’inauguration de cette grande école, il se trouve que la discipline qui est la sienne est sans doute une de celle qui contribuera le plus dans l’avenir au développement de ce que j’appelle la «nouvelle croissance».

Et c’est pourquoi je souhaite que votre école trouve dans ces nouveaux bâtiments à la fois élégants et adaptés à ses besoins grâce au talent des architectes, sur ce plateau où elle sera très bientôt rejointe par une autre grande école d’ingénieurs, plateau qui devra, en ce qui concerne ses accès et sa verdure, changer sans doute quelque peu de caractère ; il était très symbolique d’arriver tout à l’heure à votre école en suivant une route qui évoquait la poésie de la France rurale du XVIIème siècle, mais je crois qu’il est sans doute nécessaire que les efforts d’aménagement en cours puissent être accélérés afin que le réseau d’accès de ces grandes écoles soit facilement parcouru, il est également souhaitable que certaines idées concernant l’aménagement du plateau, et notamment les plantations à faire sur celui-ci, puissent également être mises en oeuvre. Et je souhaite, ainsi, que votre école trouve un cadre et un environnement intellectuel et humain propices au développement de ses activités et à la poursuite des missions qu’elle s’est donnée depuis l’origine et font d’elle, Messieurs les ingénieurs de Sup’Elec, une grande institution française.