Mieux comprendre par l'histoire les formations d'ingénieurs et de scientifiques en Europe

 

Claude Maury
Délégué général du CEFI

 

>> Retour Feuille histoire

Proposer sur quelques pages un aperçu de la réalité du dispositif européen des formations supérieures scientifiques et techniques est une véritable gageure. Pour la relever, le choix a été fait ici de retenir une approche résolument "culturaliste" (par opposition à des analyses simplement descriptives ou fonctionnalistes), c'est à dire de focaliser l'attention sur ce qui a déterminé en profondeur l'évolution des structures institutionnelles, le plus souvent par l'emprunt de "modèles" à d'autres pays.

Cette démarche ne pouvait prendre du sens que sur la longue durée. Elle a ainsi été développée sur deux moments particuliers de notre histoire récente, celui de la constitution des formations d'ingénieurs modernes, du 18ème à la fin du 19ème siècle, celui ensuite des 30 dernières années, où s'est manifesté avec une vigueur nouvelle un volontarisme des États.

L'émergence historique du 18ème au 19ème siècle du concept d'institutions d'enseignement préparatoires aux fonctions d'ingénieurs

De la première révolution industrielle à la création de l'école polytechnique

Il est légitime de revenir tout d'abord, à la naissance en Angleterre la première révolution industrielle, autour des années 1740. C'est ce tournant historique, dont on ne peut trouver l'équivalent que dans l'invention de l'agriculture au néolithique, qui a progressivement conduit à l'émergence des formations scientifiques et techniques supérieures modernes.

L'humanité s’est trouvée projetée à partir de cette période dans une phase de développement inédite, dont la prolongation jusqu'à nos jours, a amené une élévation spectaculaire de notre niveau de vie matériel, et un développement jusque là totalement impensable des populations (songeons qu'il n'y avait que 6 millions d'habitants en Angleterre au milieu du 18ème siècle).

L'interprétation du moment de cette rupture et de sa localisation en Angleterre, est un véritable casse-tête pour les historiens, car il n'existait à cette époque d'après les experts, aucune prééminence anglaise marquée sur le plan des sciences ou des technologies, susceptible d'expliquer ce décollage précoce. Au delà de la conjonction de plusieurs conditions favorables, au niveau des ressources (terres agricoles et charbon), des voies de communication ou de l'urbanisation, la "percée" observée semble reposer pour l'essentiel sur l'envie d'entreprendre de quelques personnes occupant des positions- clés, dotées d'une bonne éducation générale, et pour une part non "conventionnelles" (recherchant et acceptant le changement) et sans doute sur quelques inventeurs. Mais il n'y avait en tout cas à l'époque guère d'ingénieurs, ou de vrais scientifiques professionnels.

Un second évènement phare de la fin du 18ème siècle, qui va conserver tout au long du 19ème siècle une très forte valeur symbolique, est celui de la création en 1794 de l'école polytechnique, qui donne corps pour la première fois au principe d’une École ayant pour ambition déclarée de mettre, par une action de formation, la science au service du progrès, économique, et naturellement social .

Ces deux premiers épisodes sont éclairants par rapport aux évolutions qui allaient suivre: le premier fonde pour une part la propension de nos amis anglais à lier la réussite économique à la maîtrise sur le terrain d'un savoir-faire pratique, stimulé par de vrais entrepreneurs, formés sur un mode libéral. La considération durable accordée à l'X, citée dans toute l'Europe comme source d'inspiration initiale, explique peut-être, sur un autre plan, la conviction qui a prévalu en France tout au long du 19ème siècle d’avoir été les pionniers indiscutés des formations scientifiques modernes et d'avoir peu à apprendre des autres....

La constitution progressive d'un réseau d'universités techniques par transformation des premières écoles créées au début du 19ème siècle

Alors que les Anglais organisent les professions en constituant les premières institutions d'ingénieurs, et se reposent principalement sur l'apprentissage pour assurer les qualifications nécessaires, les premières écoles techniques d'ingénieur sont créées sur le continent à partir de 18252 (en Allemagne à partir de 1825, en France en 1829 par l'École Centrale), en vue de donner, à l'écart du système universitaire, un bagage approprié aux cadres techniques de l'industrie naissante.

C'est la lente transformation de ces écoles tout au long du 19ème siècle (et de quelques écoles techniques de moindre ambition), qui allait structurer en profondeur le potentiel européen de formations techniques supérieures, particulièrement en Allemagne. Avec l'appui intéressé, et souvent décisif, du pouvoir politique, les premières écoles se voyaient successivement confirmées comme établissements d'enseignement supérieur, puis dotées de la capacité à délivrer des doctorats (et donc aptes à consacrer dans les formes la formation de leurs enseignants), constituées de fait en ce que nous appellerons pour simplifier et par commodité, "universités techniques".

Le tableau présenté ci-dessous illustre cette progression, et montre surtout l'alignement relatif de la plupart des autres pays européens sur le modèle allemand3, en dehors tout de même du Royaume-uni4, de la France et de l'Espagne attachée au "modèle" français. Il n'est pas anodin de noter que cette consolidation a été lente (sur plus de cinquante années) et qu'elle s'est faite dans un contexte d'hostilité relative des universités traditionnelles, peu favorables à des études jugées trop axées sur l'art de faire et non sur la connaissance pure, réticentes par surcroît à accepter des institutions "monocolores", non conformes au modèle idéalisé d'université de Humboldt, centré sur la production et sur la diffusion de tous les types de connaissances, et in fine leur critique par la philosophie...

Institutions

Processus d'évolution de quelques institutions-type

Création et inspiration

Première consécration

Confirmation (doctorat, université)

Effectifs étudiants

KIT Karlsruhe (1)

1825 (modèle X)

1865 en TH

1900 doctorat

20.000

Uni. Stuttgart (2)

1829

1876

1900-1967

20.000

ETH Zürich

1855 (modèle allemand et X)

1911 (ETH)

1908 (doctorat)

16.000

KTH Stockholm

1827 (modèle arts et métiers)

1877 (modèle allemand)

1927

15.000

DTU Copenhague

1829

1933

1994

6.300

NTNU Trondheim

1910 (modèle allemand)

1950

1996

20.000

BUTE Budapest (BME) (4)

1782

1872

1934 1901 (doctorat)

14.000

Polytechnique de Varsovie

-1826-1831
-1898

1915

1915

32.000

NTUA Athènes

1836

1873

1917 (tutelle EN)

10.000

TU Delft

1842

1864

1905

18 500

Imperial College London (5)

1851

1907

1907 (intègre Uni. de Londres)

13.000

TU Wien

1815 (modèle X)

1872 (TH)

1901 doctorat

23 000

RTWH Aachen

1870

1880

1899

30 000

Tomsk Université

 

1896

1991 (Univ)

22 500

      1. Transformé en octobre 2009 en Karlsruher Institut für Technologie (KIT) par regroupement de l’Université et du Centre de Recherche de Karlsruhe, et élu université d’élite .
      2. Stuttgart : Université à forte dominante sciences et techniques
      3. Royal Joseph Polytechnic (1862), puis Royal Joseph University (1901), Technical University of Budapest (1949) et enfin Budapest University of Technology and Economics (2000)
      4. Imperial College fondé en 1907 par la fusion de la Royal School of Mines, du Royal College of Science et du City and Guilds College créés entre 1845 et 1878. Intègre la School of Medecine en 1997.

On peut se convaincre du caractère resté dominant du modèle d'universités techniques en Europe en reprenant les tableaux de classements, où elles occupent une place plus qu'enviable, ou en se référant à l'association CESAER qui regroupe en Europe l'essentiel des établissements les plus éminents formant des ingénieurs, constituée aux trois quarts d'universités techniques, quel que soit le nom porté.

Pour ce qui est de la France ce n'est qu'en 1960 qu'était créé l'INSA de Lyon, sur le modèle de la TU de Karlsruhe, même si aujourd'hui un quart des diplômés français sont issus de structures équivalentes (INSA, UT et INP).

L'enseignement supérieur scientifique et technique est devenu à la fin du 20ème siècle un enjeu fort des politiques publiques

Une conscience nouvelle des enjeux

Il faut maintenant sauter à la fin du 20ème siècle, pour voir, à partir des années 80, les États reconnaître leurs institutions de formation scientifique et technologique, comme des relais indispensables pour faire face aux enjeux technologiques et économiques nationaux 5, dans un contexte de concurrence mondialisée.

Trois axes majeurs des politiques volontaristes suivies par les gouvernements européens méritent d'être cités:

Ces orientations se sont déclinées comme on l'imagine de manière variable selon les pays, avec plus ou moins de détermination et de rapidité (et souvent un avantage aux petits pays plus réactifs et plus déterminés, comme les Pays-Bas ou la Suède).

Au-delà d'un parti-pris de laisser les institutions s’auto-gouverner (ce qui consacrait souvent une maturité déjà acquise par les universités techniques), on en vient désormais à attendre des universités ou institutions équivalentes qu'elles fassent preuve d'un véritable esprit d'initiative, au point que l'on ne s'étonne plus de trouver aujourd'hui dans les universités anglaises ou allemandes des responsables chargés très clairement d'une fonction de marketing en direction des milieux économiques.

L'analyse différentielle des politiques suivies autour des pôles de développement révèle également des écarts notables, entre par exemple des clusters technologiques totalement gérés par des PME en Allemagne, et des investissements strictement immobiliers sous la forme de parcs scientifiques au Royaume-Uni.

L'action menée en Allemagne en 2005 au travers de l'initiative d'excellence représente un point d'orgue de cette politique volontariste8, comportant pour la première fois une rupture d'égalité entre institutions au départ équivalentes avec un recours parfois perturbant à l'arbitrage de jurys internationaux.

Une situation actuelle ambivalente partagée entre l'affichage de hautes ambitions et l'expression récente d'un doute

Un potentiel européen assez homogène, composé principalement d'institutions de type université technique -

L'analyse historique rapide à laquelle nous nous sommes livrés rappelle la solidité du dispositif européen des formations supérieures en sciences tournées vers l'application9 constitué tout au long du 18ème siècle par référence pour l'essentiel au modèle allemand, autour d'une idée jugée naturelle et réaliste de concentration des disciplines techniques dans des institutions particulières, associant activités de formation et de recherche, et délivrant des doctorats. L'Europe dispose ainsi d'un dispositif d'une qualité enviable, bien ancré sur ses traditions, fortement investi dans la recherche, constitué à partir d'institutions de taille jugée "raisonnable" de 10 à 25 000 étudiants 10.

Il est clair que cette situation historique a évolué, puisque l'on trouve aujourd'hui des programme d'engineering dans des universités "généralistes", et que d'autre part dans beaucoup de cas des universités techniques ont élargi leur champ d'intérêt vers la science, la médecine ou le management (Faculté de médecine à la TU d'Aachen, à l'Imperial College...).

Un doute latent qui a précipité l'idée d'un rapprochement avec le modèle nord- américain

Malgré ces atouts intrinsèques, le dispositif européen de formation scientifique et technique a été saisi à partir des années 90 d'un grand doute existentiel, largement lié aux interrogations des Allemands sur leur capacité à attirer, en nombre et en qualité, comme dans le passé, des étudiants étrangers, en rapport également avec des inquiétudes, cette fois générales sur le financement de l'expansion quantitative de l'enseignement supérieur.

La volonté de réforme qui en est résultée dans les années 1994-96, s'est coulée pour l'essentiel dans le processus de Bologne, porté de 2000 à 2100 par une série de conférences intergouvernementales. On peut faire de nombreuses lectures de ce mouvement de réforme, qui amènent selon le point de vue adopté à des satisfactions ou

à des perplexités. Il est patent que la grande idée de base de reprendre la logique d'étude du système nord-américain constitué implicitement en modèle de référence, n'a pas encore été réellement mise en oeuvre, à supposer que cette transformation - impliquant la création de collèges universitaires - ait été imaginable en dix ans.

Si des résultats spectaculaires ont été obtenus pour l'accueil des étudiants étrangers, ils résultent principalement du choix d'organiser des enseignements gradués en anglais, avec un abandon parfois total de la langue nationale (Suède, Pays,Bas, Suisse) qui pourrait se généraliser avec le temps11.

Quelles leçons tirer de ce panorama?

À défaut d'avoir pu traiter toutes les dimensions du sujet, le panorama qui vient d'être dressé apporte une série d'éclairages ouvrant la voie à des approfondissements:


  1. Comme le rappelle Bairoch (Victoire et déboires tome 1), des conditions analogues étaient factuellement réunies au même moment en Chine (et même ailleurs en Europe), ce qui lui fait dire que les révolutions industrielles du 19ème siècle en Europe, auraient parfaitement pu avoir lieu quelques siècles auparavant en Asie.
  2. En laissant de côté Prague largement en avance, et quelques écoles d'ingénieurs d'État;
  3. L'introduction de l'enseignement de l'engineering aux États-Unis, s'est largement inspiré de l'exemple allemand (cas du MIT créé en 1865 ) même si l'on perçoit dans les universités d'Amérique du Nord un attachement au modèle anglais (limitation de la durée des études)
    Même si la création de l'établissement porteur de l'Imperial College, sur le modèle des écoles allemandes, était le fruit d'une décision du prince Albert
  4. Le choix fait en 1940 par l'armée américaine d'établir un partenariat de confiance avec les universités sur le projet Manhattan, souligne le décalage Europe-Amérique du Nord
    Une grande université suédoise a été transformée en fondation privée (Chalmers)
    Dans leur analyse du développement de l'industrie du cinéma
    Dont les procédures ont été reprises pour la répartition des dotations du Grand Emprunt
  5. Le tableau aurait mérité d'être enrichi par une évocation des écoles de formation d'ingénieurs techniques, présentes dans la plupart des pays européens (2/3 des ingénieurs allemands sont issus de ces filières).
  6. Le plus gros établissement français de formation d'ingénieur reste en dessous de 5 500 étudiants…
  7. Comme pour les MBA où il n'existe que des formations anglophones
  8. On aurait pu évoquer l'importance pour la formation individuelle des élèves de la culture propre. Le diplômé de Cambridge a sans doute suivi de bons cours, mai sil a surtout été immergé dans un cadre unique aux valeurs très affirmées)
  9. La référence régulière au "modèle" nord-américain, fait abstraction d'une vision très différente de la place de l'éducation dans la société, et de l'appui apporté par des agences et par le ministère de la Défense