cefi Douze questions pour ouvrir un débat sur l'avenir des ingénieurs

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Face à un avenir perçu comme notablement incertain, une méthode souvent très efficace pour tenter de cerner les lignes d'évolution, est de formuler ses doutes au travers de quelques questions essentielles:

1 ) Aurons-nous demain encore besoin des ingénieurs ? Quelles sont précisément les raisons qui conduiront à solliciter les compétences des ingénieurs?

La question étonne un peu, mais si la réponse est clairement oui. D fait le besoin futur en ingénieurs concernera à la fois 1) les entreprises du secteur marchand soucieuses de rester concurrentielles, 2) l’humanité dans son ensemble en attente de solutions à ses problèmes collectifs (eau, énergie,...), mais aussi, ce qui est nouveau,3) les territoires cherchant à défendre leurs emplois. La finalité de l’intervention de l’ingénieur ne peut plus désormais se réduire strictement à une simple contribution à la compétitivité de l’entreprise.

Une autre réponse, un peu différente, est que la méthodologie acquis par l'ingénieur dans sa formation peut être valorisée dans des champs non strictement techniques.

Identité de l'ingénieur (rappel)

On peut donner de l'ingénieur un image assez consensuelle: en ce sens l'ingénieur est un homme

  • qui sait ( détention de connaissances scientifiques et techniques et capacité à les appliquer)
  • qui maîtrise au sens plein des méthodes (problem-solving) couvrant les tâches d'identification, de modélisation, de calcul et de tests,
  • qui globalement est apte à intervenir avec efficience dans le processus de conception.
  • qui coordonne des projets (organisation d'équipes)
  • qui négocie (cahier des charges, livraison du produit)
  • qui commande des équipes (en tout cas qui souhaite accéder à des responsabilités)
  • qui communique (surtout en interne, parfois en externe)
  • qui établit des projections à partir de ce qu'il fait
  • qui apprend toujours et se perfectionne

Il existe des modulations de ce profil cadre selon les pays, qui traduisent des sensibilités culturelles liées à l'histoire. On voit par exemple apparaître

  • des visions plus ciblées sur des spécialités techniques, au détriment d'une formation plus ouverte aux dimensions non techniques
  • des visions intégrant une forte implication dans la pratique de la recherche ( profils plus expérimentaux et plus scientifiques)

2) Pourquoi parle-t-on d'ingénieur au singulier alors que la réalité de l'ingénieur est profondément plurielle ?

Ce paradoxe traduit au fond l’existence d’une identité commune (voir tableau ci-dessus), et la réalitéd’un paradigme de l’ingénieur, qui renvoie à des choix de méthode, à des visions a priori, à une maîtrise des ordres de grandeur. Ce constat brut mérite d’être approfondi, mais il donne une inspiration commune à toutes les formations.

3) Faut-il être nécessairement compétent pour être ingénieur ? (En d'autres termes quelle place faut-il donner à la dimension compétence?)

Il est difficile, voir franchement déraisonnable de s'affranchir d'un impératif de compétence (aptitude à agir en contexte), mais cette affirmation catégorique mérite d'être rapidement nuancée. Il est clair tout d'abord que l'ingénieur apprend l'essentel de son métier sur le terrain (donc ses compétences), et qu'il peut corriger d'éventuelles lacunes dans son bagage, par une formation complémentaire. Il faut admettre en second lieu que la valeur ajoutée de l'ingénieur reste son potentiel (capacité à s'adapter à des conditions nouvelles), donc ses capacités, et en plus son sens du jugement, qui, en réalité s'acquiert essentiellement par l'expérience. Dans ces conditions, il faut mieux éviter de tout jouer sur les compétences…

4) Est-il légitime de se considéré qualifié comme ingénieur en sortant d'une école d'ingénieur ? (Quelle est l'importance du parcours en entreprise…?)

Ou en d’autres termes: les écoles d’ingénieurs forment-elles des ingénieurs ?
La réponse un peu abrupte est non pour le conférencier : ‘Former un ingénieur est un parcours, qui couvre des études secondaires, un passage en École et une insertion progressive dans l’entreprise. Il faut considérer ce parcours dans sa globalité, et non chercher uniquement à en sacraliser ou à en optimiser une partie. L’ambition de former les ingénieurs court sur une période qui va bien au delà du temps de l’école. Pourquoi ne pas réfléchir alors à des allers et retours École-Entreprise ?

5) Les ingénieurs français sont-ils préparés à traiter de la complexité ?

On ne peut bien répondre à cette question directe, sans distinguer trois grands types de complexité.

  • Dans le domaine scientifique et technique, on rencontre la complexité lorsque la modélisation devient de plus en plus difficile. Ceci pose de multiples questions, en particulier au niveau des relations entre le modèle et le réel. Nos ingénieurs sont en principe très bien entraînés à ces exercices, du fait de leur niveau général en mathématiques.
  • La seconde complexité rencontrée est celle de la matière qui résiste à l’homme et qu’il faut dompter par un véritable sens pratique : sur ce terrain les ingénieurs français sans doute moins armés que leurs voisins allemands ou anglais (plus faible culture technologique).
  • La troisième complexité, la plus authentique, est celle qui nous met face à face avec des systèmes non réductibles à des modèles, comme celle d’un groupe de personnes, et plus largement avec les jeux d’acteurs attachés à tout système sociale. Pour de nombreuses raisons, les ingénieurs n’y sont pas immédiatement préparés (sauf quelques exceptions). Au minimum il faut souhaiter une prise de conscience de la dimension particulière du social, puis dans un second temps une sensibilisation à des méthodes spécifiques (acceptation du débat, construction du consensus, controverses...

6) Pourquoi les entreprises hésitent-elles à exprimer leurs besoins ?

Lorsque les entreprises expriment leurs attentes, elles restent assez souvent à un haut niveau de généralité, autour de rubriques (savoir, savoir-faire, savoir-être) qui demanderaient à être explicitées. Comment comprendre cette formulation? Elle traduit en partie une hésitation à donner les priorités réellement ressenties (mobilité, potentiel, intégrabilité) et à montrer qu'au fond on s'en remet aux programmes de formation des écoles.

7) Les ingénieurs devront-ils être demain plus ingénieurs qu'ils ne l'ont été ?

La question peut être comprise comme un piège, si elle revient à enfermer l'ingénieur dans son modèle traditionnel de pur concepteur de solutions techniques. L'ingénieur a tout intérêt à se voir demain comme différent, en revendiquant de participer à la définition des cahiers des charges, voir à la stratégie d'ensemble. L'ingénieur d'hier était l'homme qui était apte à piloter la construction d'un pont. L'ingénieur de demain devrait en plus participer à une réflexion sur les besoisn en transport qui justifient le projet de pont.

8) A quoi servent les écoles d'ingénieurs alors que l'on peut de plus en plus apprendre par ailleurs, par soi-même, en tirant parti de toutes les technologies modernes ?

On peut dire que c'est une bonne question, car on observe la tentation de ramener la formation à un face-à-face apprenant-ordinateur. l'important est de rester conscient que cel'on acquiert dans un lieu de formation va bien au delà des connaissances et est directement lié à une vie de communauté où se forgent progressivement des convergences de méthode et de valeurs.

9) Un bon élève est-il nécessairement un bon ingénieur ? (ou un mauvais…)

Question bien sûr un peu assassine, qui rappelle que la réussite professionnelle mobilise des talents auxquels les écoles portent souvent une attention limitée: leadership, esprit d'entreprise, sens du risque, motivation……Les exemples sont légion d'étudiants médiocres, qui ont brillamment réussi…Mais il ne faut pas trop le répéter et décourager l'esprit d'application!

10) Demanderons nous demain aux ingénieurs de poser les problèmes ou seulement de les résoudre ?

C'est un sujet essentiel. Si les ingénieurs n'ont pour rôle que de résoudre des problèmes posés par d'autres ce seront des super-techniciens. Mais pour être invité à la table où on décide des projets il faut avoir les épaules larges et des qualités de vision indiscutables: alors…

11) Est-il approprié de considérer que l'on manque d'ingénieurs? Serions nous plus fort en ayant deux fois plus d'ingénieurs? Ou plus faible en ayant deux fois moins d'ingénieurs

Cette question récurrente est la question mal posée par excellence, ou elle est mise en avant par des personnes qui ont une idée très précise sur la réponse. Cette situation est favorisée par divers paradoxes, comme celui que l'on peut avoir des difficultés de recrutement dans un secteur une offre plutôt supérieure à la demande. Dans les comparaisons internationales, les flux français sont plutôt supérieurs aux autres, et même parfois très supérieur. En réalité il faut poser la question au niveau de l'ensemble des personnels de qualification technique, et surtout être très attentif à la dimension qualitatif de la question.

12) Quelles leçons peut-on tirer de l'histoire  des ingénieurs, des sociétés et de la place des sciences et des techniques dans les sociétés?

Les sociétés modernes ont été largement bâties par les ingénieurs, et une identification relative s'est faite entre le terme de développement et celui de progrès technique. Nous sommes aujourd'hui arrivé à un point où l'habileté technique doit être de plus en plus mobilisé pour aménager le rapport entre nature et technosphère. Ce changement du rôle des ingénieurs ne doit pas être considéré comme un traumatisme, mais plutôt comme une nouvelle déclinaison d'une intervention qui ne prend son sens qu'au travers d'une utilité sociale.
Comme nous le montrerons dans d'autres développements il n'y a pas de raison profonde, au moins dans notre pays, pour défendre l'existence d'un manque structurel d'ingénieurs. Le problème français ( aujourd'hui) est essentiellement le manque de techniciens supérieurs bine formés.

 

 

 

 

revu : 2013.