Contribution à un débat
 sur la prospective des métiers d’ingénieurs

 

 

 

 

1.      L’importance de la pluralité des analyses dans la conduite des réflexions prospective.

Il n’est pas déplacé d’assimiler la démarche prospective à un art, au sens où la qualité du discours tenu est généralement en rapport avec l’engagement ou avec la vision d’une personne identifiée (sinon parfois d’un groupe).

Mais cette subjectivité presque obligée fragilise les conclusions émises et fait courir le risque d’un faux-sens : confondre un discours prospectif ouvert et imaginatif, avec une prévision fermée. Une manière de lever ce dilemme est de s’astreindre à la confronter chaque fois que possible discours différents, voire antagonistes.

Il est fondamental d'admettre que tous les débats prospectifs s’inscrivent par nature dans une logique de controverse : seul l’écart entre des thèses variées sensibilise vraiment à la difficulté d’un débat sur l’avenir, et à ses niveaux d’incertitude. La présentation de scénarios s’inscrit d’une certaine manière dans cette même inspiration, celle de donner une illustration concrète de la variabilité de la représentation du futur.

2.       Clarifier l’objet du débat ou de quoi parle-t-on ?.

Il y a une grande variété de la réalité de l’ingénieur. On doit ainsi admettre que l’on attache au terme d’ingénieur

§           Une grande multitude de métiers, facilement plusieurs centaines, souvent très différents, regroupables tout au plus en une dizaine de grandes familles et cinq à six fonctions.

§           Un paradigme qui à l’opposé semblerait presque unique, puisqu’il met en jeu une capacité partagée à mobiliser une somme étendue de savoirs scientifiques et techniques, et essentiellement une méthode de résolution de problèmes pour proposer divers systèmes ou artefacts utiles à la collectivité ou en règle générale répondre à ses attentes.

§           Un corps social, en réalité à l’identité pas si affirmée, décomposable de fait en deux ou trois sous-ensembles pas franchement solidaires (les diplômés longs, les non-diplômés, les Corps d’Etat)

§           Une adhésion dominante (et quasi-idéologique) à la croyance des bienfaits du progrès technique

§           Des enjeux sur son mode formation (place relative des formules écoles et des filières universitaires)

La réflexion prospective n’est pas tout à fait la même selon que l’on prenne pour objet telle ou telle de ces facettes.

Tous ces sujets sont potentiellement intéressants en soi, mais il semble que pour nous la dimension critique est celle du rapport entre un potentiel de qualification et des ambitions de développement.

3         Un environnement ayant connu une évolution notable sur les dernières décennies

Sur les champs d’action des ingénieurs, on a vu ces dernières années apparaître des tendances qui semblent devoir marquer durablement les évolutions à venir et qui sont assez largement cause de perplexité sur le maintien des modèles anciens.

§           Le poids croissant, bien que non exclusif, des technologies à fort contenu scientifique (ce que l’on appelle les technologies avancées comme la microélectronique, les nanotechnologies, les matériaux,…) en lien direct avec des ambitions de développement

§           L’énorme expansion des sociétés de service, de l’informatique à la recherche appliquée, dans lesquelles l’ingénieur intervient de manière externe, sur des missions limitées dans l’espace et le temps

§           Une parcellisation des tâches donnant d’un côté un prix particulier aux profils d’ingénieurs spécialisés, de l’autre aux chefs de projets

§           Une recomposition des priorités au sein des entreprises donnant un poids croissant aux fonctions non techniques ( droit , finances, marketing…) d’où un glissement des postes de responsabilité en défaveur des ingénieurs[1]

§           L’exclusion, parfois occasionnelle, parfois plus réfléchie des ingénieurs de la maîtrise d’ouvrage : l’ingénieur est plus vu désormais comme l’homme qui apporte les solutions, que comme celui qui définit les grandes options,

§           La prise en compte dans les produits proposés sur le marché d’attentes mettant en jeu la sensibilité du consommateur (proches de dimensions artistiques), imposant l’apport du design, peu réductible à la culture des ingénieurs[2], pour donner des qualités complémentaires, parfois décisives à des produits vus dans le passé comme strictement fonctionnels.

§           Une contestation au fond assez profonde du mythe du progrès technique, posé comme réponse à tous nos soucis, allant jusqu’à des contestations non raisonnées, voire démesurées.

§           Un net déplacement des priorités sociales (avec impact sur les consommations ou les investissements) vers des champs mal connus des ingénieurs, comme la santé (usages) ou la biologie (savoirs).

§           L’émergence de projets complexes intégrant des dimensions sociales ou politiques, échappant à la maîtrise de l’ingénieur (point en rapport avec la maîtrise d’ouvrage).

Il serait excessif de ne pas reconnaître que d’autres évolutions portent en puissance des retombées positives pour le travail des ingénieurs et leur considération : on peut citer les technologies de l’information, la diffusion d’Internet,  le souhait du client de mieux comprendre les techniques qu’il utilise, ou jusqu’à un certain point l’émergence d’une société du savoir.

Quelle que soit néanmoins l’énergie du corps social des ingénieurs à souligner le prix de sa contribution, l’accumulation de ces éléments met tout de même en jeu la consistance et le statut de l’ingénieur, dont on sent qu’il pourrait être confiné à terme, comme un serviteur de luxe, à la mise en œuvre de solutions techniques, strictement fonctionnelles à des problèmes posés par d’autres.

4         Identification d’enjeux plus précis

On peut trouver dans le débat prospectif une satisfaction en soi et oublier qu’il ne peut se limiter à un exercice intellectuel agréable sur le sort des sociétés humaines. Pour être concret, on peut assez aisément repérer dans le contexte général ainsi rappelé une série de points comportant de réels enjeux, et surtout la nécessité de trouver des réponses parfois rapides en fonction d’une vision des évolutions à venir

§           La gestion de l’employabilité des ingénieurs en fonction, qui se décline sur plusieurs plans

a.       Celui du report assez systématique de celle-ci sur l’individu, l’entreprise se dégageant de plus en plus régulièrement de cette responsabilité,

b.       Dès la mi-carrière l’employabilité est contestée avec une exclusion de fait des ingénieurs seniors, particulièrement marquée en France, dont on peut difficilement s’accommoder sur la durée

c.        Celle de l’utilisation des voies de la formation continue (formes, modes de reconnaissance) en rapport avec les deux points précédents.

§           Le formatage (taille et orientations) d’un dispositif de formation de plus en plus poussé vers une logique de l’offre (et non de la demande selon sa tradition)

Faut-il favoriser la concentration d’un système dispersé ?

Doit-on coupler le flux de diplômés à la demande du marché ?

Comment piloter les investissements longs de formation des enseignants

§           Les effets de la mobilité internationale : va-t-on demain considérer l’ingénieur comme une ressource mobilisable sur un champ géographique étendu, par opposition aux schémas nationaux que nous gardons en tête ? Faut-il conserver les schémas plus traditionnels de l’expatriation et de la concurrence nationale ?[3]

§           La structure des études et de l’emploi, avec des choix

d.       Une logique centrée sur un certain profil d’ingénieur supposé s’accomplir dans le monde professionnel ( schéma de l’Europe continentale) avec confusion voulue certification des études et titre professionnel.

e.       Une logique sensiblement plus souple, axée sur des études à plusieurs niveaux (schéma nord-américain), place plus importante de la recherche, avec un passage rapide au monde de l’emploi et affinage de ses compétences au contact du terrain.

5         Quelle place laisser au marché ?

L’inventaire des problèmes auxquels les ingénieurs sont confrontés peut donner l’idée qu’une politique volontariste serait plus appropriée  que de laisser simplement « faire » le marché.

On peut imaginer par exemple qu’une action volontariste permettrait de réduire les à-coups très désagréables de la relation offre-demande, ou même de changer le cours de l’histoire  en sauvant d’une certaine manière une certaine approche du métier de l’ingénieur (lancer de grands travaux).

Que cette tentation se développe dans un milieu marqué par une vision constructiviste de l’activité économique se comprend. Il semble difficile néanmoins dans une économie ouverte, aux évolutions fortement chaotiques de mettre entre parenthèse le marché, c’est à dire d’accepter d’aller contre lui (assurer des formations sans débouchés connus, ;etc.).

Sur la question très symbolique des politiques de flux (combien d’ingénieurs former cette année), il est révélateur que les flops observés dans les années 90 ( discours très assuré prenant de front la chute des embauches) ont conduit à ne plus évoquer officiellement le souci d’ajuster offre-demande (alors que ce serait peut-être nécessaire).

On peut difficilement conclure autrement que par quelques lignes d’actions difficiles à concilier (conduite du type accélérateur+frein)

§           Si une action volontariste à ambition régulatrice est toujours imaginable, elle ne peut se développer que dans un esprit de grande modestie vis à vis des réalités du marché ( ce marché renvoie en fait, il faut le rappeler, à la consolidation des attentes de tous les acteurs).

La première régulation à favoriser est celle qui peut s’exercer au niveau des établissements (en acceptant une approche libérale et un second niveau de méta-régulation), par exemple sur les contenus des programmes. La France sera bientôt l’un des seuls grands pays à exercer un contrôle centralisé sur les programmes…

§           Il existe tout de même une place pour des actions volontaristes, au niveau essentiellement des investissements matériels ( équipements, locaux) et surtout immatériels (formation des équipes). Il faut réfléchir très attentivement au sens de ces initiatives en jouant autant que possible sur des effets multiplicateurs s’exerçant sur le long terme ( exemple constitution de foyers de compétence sur des thèmes où se joue une percée)

6) Quel est notre modèle de développement ?

La plupart des raisonnements portant sur l’avenir des ingénieurs reproduisent plus ou moins les modèles de développement du passé ( avec un attachement sans doute forcé aux structures de formation qui n’est pas neutre dans le raisonnement). Le diagnostic développé plus haut apport des éléments de doute par rapport à ces certitudes : rapport accru science-technologie, report des ressources vers les sciences du vivant au sens large…

Un regard rapide sur les principaux pays étrangers ( Suède, Royaume-Uni), Etats-Unis) révèle que l’effort dominant se fait principalement sur la santé et les sciences de la vie, avec constitutions d’énormes complexes dont on cherche vainement l’équivalent en France, où se forment en parallèle des ingénieurs et des scientifiques.

Mais il faut élargir la vision et s’interroger sur le modèle de développement que nous retenons : comment parler de l’avenir des ingénieurs si on ne dispose d’aucune image de la société que nous voulons bâtir ?

On a de bonnes raisons de faire un lien entre notre effort de R&D dans certains champs-clés et notre prospérité nationale. Comment parler des ingénieurs sans avoir éclairci ce point ?

 

Que conclure ?

§           La réflexion sur la qualité et la quantité du personnel scientifique et technique mérite intérêt, mais doit être abordée avec un certain jugement ( ne pas nécessairement dissocier scientifique et ingénieur, prendre la mesure de l’impact des mobilités transfrontières…etc)

§           Il est légitime d’ouvrir un chantier sur la durée, et d’alimenter le débat en continu par des points de vue multiples, même contradictoires (pour échapper au risque de la pensée unique et de la vérité imposée)

§           Un première grande piste est de chercher à  améliorer le jeu du marché (avant de le contester et de l’infléchir à la marge)

§           Par une information de qualité (principe de transparence)

§           Par un encouragement à expliciter ses engagements et à les tenir

§           Par quelques mécanismes régulateurs déconnectables en cas de tempête…

§           On peut alors cibler avec soin quelques champs d’action volontaristes et y définir avec des objectifs, des moyens et des programmes

 

Octobre 2004

C. Maury



[1] Dans le passé les grandes sociétés de Chimie suisses ou allemandes étaient a priori dirigées par des docteurs en chimie.Cette règle n’est plus vraie aujourd’hui, ce qui est perçu comme un changement profond de pratiques.

[2] Opinion forte exprimée en tout cas par les designers reconnus…

[3] Pour donner une diée il ya actuellement  3,7 Millions de jeunes chinois qui suivent des études d’ingénieurs…