Du 19ième au 21ième siécle:
prospective et rétrospective des formations d'ingénieurs…

Article paru dans la revue de l'ECAM, numéro spécial centenaire, juin 2000
Claude Maury

Quiconque a gravi un sentier de montagne connaît le plaisir que l'on éprouve en débouchant après un ultime effort sur une ligne de crête dégagée, d'où il est possible d'embrasser d'un simple mouvement du regard le panorama de deux versants.

L'arrivée de l'an 2000 génère en nous une exaltation analogue, puisqu'elle nous incite à faire le bilan du siècle qui s'achève et à nous interroger dans le même mouvement sur les prochaines décennies, même si l'arrivée d'un nouveau millénaire correspond moins à une limite réelle qu'à une rencontre fortuite avec des chiffres ronds, dans une progression arithmétique dont nous avons fixé nous-même le pas.

Un siècle "bien" rempli

Le vingtième siècle qui se termine - le 31 décembre 2000 pour être précis ! - n'est probablement pas le plus beau de l'histoire de l'humanité, mais c'est sans doute le plus "plein" en termes d'avancées sociales, scientifiques ou techniques. Il apparaîtra peut-être d'ici quelques décennies, car le jugement est difficile au coeur de l'évènement, comme le point d'aboutissement de la plus grande rupture dans l'histoire de l'humanité depuis le néolithique. Nous avons en effet connu en deux siècles et demi une croissance sans équivalent de la population mondiale - moins d'un milliard dans les années 1800, autour de 1,6 Milliards en 1900, plus de 6 milliards en 1999 - et une expansion encore plus importante de la production de biens et de services, à des rythmes annuels moyens se situant vers les 2-3%, contre 0,5% au 18ème et 19ème siècle, ce qui représentait déjà une formidable avancée par rapport à la quasi stabilité observée sur les millénaires de l'époque historique !

Des transformations considérables se sont opérées sous nos yeux, entre nous et nos grands parents, qu'illustre une simple statistique: il y avait en France en 1900 plus de 200 d'agriculteurs exploitants par étudiant alors que dans la France de 1999, il y a désormais plus d'étudiants que d'exploitants agricoles...

Catégorie socio-professionnelle

début du 20ème siècle

fin du 20ème siècle

exploitants agricoles

5 500 milliers
800 milliers

étudiants

20 milliers
1 200 milliers

ingénieurs diplômés (estimation)

15 milliers
400 milliers

Le vocable de "révolution industrielle" utilisé pour qualifier cette mutation, donne l'idée d'une dynamique du développement portée, pour l'essentiel, par un progrès des techniques, avec en arrière-plan une contribution essentielle des ingénieurs. Cette vision se révèle à l'analyse quelque peu inexacte. Le décollage économique observé en Angleterre à partir des années 1750 a d'abord été le fruit d'une révolution agraire - en termes absolus et de productivité - conduite avec jugement et pragmatisme par des hommes qui n'étaient pas vraiment des experts, mais plutôt des esprits empiriques dotés d'un bon jugement. La seconde révolution industrielle du 19ième siècle a été là encore le produit d'un nouveau bond des capacités de production des campagnes. Il faut admettre que les ingénieurs n'ont pris une place significative qu'à cette époque, alors que le progrès s'était fait jusque là sur des bases très empiriques, par des esprits clairvoyants ou même visionnaires, mais ne disposant au départ d'aucun savoir technique significatif.

Bien que les premières usines datent en France du début du 19ième siècle, il faut attendre les années 1850-1860 pour que l'idée de former des ingénieurs spécifiquement préparés pour l'industrie s'impose comme une évidence (Ecole Centrale, ETH de Zurich) sur un schéma très "généraliste", et il faut attendre la fin du 19ième siècle, pour que l'on observe la mise en place en nombre d'institutions dédiées à cette mission. On crée alors le MIT, l'Ecole supérieure d'électricité, souvent avec le souci de servir plus spécifiquement une spécialité - la chimie, l'électricité - et ces développements se font généralement en dehors des universités traditionnelles qui considèrent avec défiance ces formations à tonalité utilitariste

Au début du vingtième siècle l'ingénieur commence à occuper une place significative, alors qu'il était resté jusque là un homme rare, mis à contribution lors de situations exceptionnelles (on parlait de médecin des fabriques).L'historien Paul Bairoch estime qu'en 1860 il n'y avait qu'une vingtaine d'institutions formant des ingénieurs, dont la moitié était allemande, et que 60 ans plus tard les flux formés avaient été multipliés par 30.

La naissance de l'ECAM se situe ainsi à l'orée du grand chapitre de l'histoire industrielle, celle où les ingénieurs diplômés, reconnus comme nécessaires sinon irremplaçables, se constituent en corps social identifiable.

Trois visions du développement industriel

On peut considérer que l'histoire de l'ingénieur et de ses formations va se dérouler au vingtième siècle sur trois grandes périodes.

Au cours d'une première période qui va en gros jusqu'à la seconde guerre mondiale - y compris la grande dépression de 1929, l'ingénieur formé en nombre croissant depuis le début du siècle, apparaît comme un homme à multiples facettes, sans doute technicien mais aussi organisateur. Il devient progressivement un élément-clé du jeu social, dans un système industriel où il s'agit, d'abord de produire, puis de produire au meilleur coût, en veillant tout autant aux équipes d'hommes, qu'il faut commander et aux machines, qu'il faut conduire. L'industrie découvre alors la fabrication en série, les principes d'organisation…

Durant une seconde période qui s'amorce juste avant la seconde Guerre Mondiale, et qui connaît son apogée dans les années 65-70 - au moment où l'Amérique perçoit que son leadership technologique est contesté - les perspectives se modifient. Le sentiment dominant est que le développement industriel est indissociable d'un progrès des techniques, passant par un effort systématique et continu, et en particulier par la création de laboratoires. Alors qu'au 19ième siècle les grandes ruptures avaient été plutôt le fait d'inventeurs isolés, on ressent désormais l'importance d'une gestion avisée de son patrimoine technologique, concept qui lie de manière indissoluble savoir-faire technique et connaissances scientifiques.

L'ingénieur est alors souvent présenté comme une forme particulière de scientifique tourné vers l'application, Le concept d'ingénieur généraliste, homme à tout faire, est quelque peu mis à mal par l'attention portée à un profil plus scientifique, généralement en rapport avec un champ disciplinaire. Le "nouvel" ingénieur est souvent formé dans un environnement de recherche et il accède parfois (au moins aux Etats-unis) à un titre de docteur acquis à l'issue d'un travail de thèse. Des rapports officiels contestent alors le modèle des Grandes écoles: ils conduiront à la création des INSA - la référence aux sciences appliquées n'est pas fortuite - et au développement des ENSI, aux enseignants de statut universitaire dont le déroulement de carrière implique une activité de recherche. C'est à cette époque que les entreprises commencent à embaucher en grand nombre des jeunes diplômés pour travailler dans des services de R&D.

On peut admettre que nous sommes entrés vers la fin des années 70 dans une troisième période, où subitement la croissance s'est révélée beaucoup plus difficile, et où s'est imposée la vision globale d'une entreprise ne pouvant trouver son salut que dans une forte réactivité par rapport à son marché, préservant sa compétitivité en jouant selon les cas et les circonstances sur les volets produit, technique, taille, alliances.

Dans ce nouveau contexte où tout se centre sur l'entreprise - lieu premier de création de valeur - les ingénieurs deviennent l'une des composantes d'un jeu d'équipe, où il est moins question de briller par soi même que de veiller à la qualité du jeu d'ensemble produit-marché-finances.

Cette mise en perspective porte plusieurs messages.

  • Elle montre tout d'abord que le corps social des ingénieurs est né et a grandi avec le 20ième siècle, Entre 1860 et 1900 le nombre d'ingénieurs diplômés a été - estimation grossière - multiplié par un peu plus de dix. Entre 1900 et 1995 le même nombre a été multiplié par 90 environ.

  • Elle souligne ensuite que le destin de l'ingénieur n'a pas été linéaire, pas plus que celui de l'industrie qu'il avait à servir. L'entreprise industrielle qui a dû au départ améliorer l'organisation de sa production, maîtriser la gestion sociale des équipes d'ouvriers, a découvert au fil des années l'importance de la commercialisation, puis en parallèle celle des études et du développement, avant de se placer dans une perspective plus globale de compétitivité à défendre vis-à-vis d'un marché mondialisé.

  • Elle confirme enfin la variété du profil d'activité de l'ingénieur, couvrant la production et ses métiers connexes, les études et recherche, qui s'exprime assez largement en France par la variété de nos écoles, alors que nos voisins sont généralement restés sur des schémas sensiblement plus rigides.

Un vingt-et-unième siècle à inventer

Que dire alors du siècle à venir? Faut-il prolonger les tendances les plus récentes, ce qui est à la fois raisonnable sur le court terme et peu réaliste sur le long terme? faut-il se projeter dans une vision totalement futuriste, et s'appliquer à rêver le monde qui nous attend (et surtout nos enfants)?

Pour avancer dans ce débat il est utile de se donner quelques repères

1) il est clair que sur de nombreux plans qui touchent notre existence concrète les sauts quantitatifs du 20ième siècle ne se poursuivront pas. On mettait vers les années 1800 6 jours pour aller de Paris à Rennes. En 1936 la durée du voyage courant était passée - avec les premiers chemins de fer - à 6 heures. Elle était en 1995 de 2 heures et passera vers 2005 à 1h 40 pour en rester au trajet en train. Il semble peu vraisemblable que des techniques potentiellement plus efficientes (le tunnel vide d'air) soient mises en oeuvre, compte tenu de leur coût et de l'acceptation sociale, alors qu'au contraire le temps de parcours domicile-gare tendra à augmenter.

La loi du doublement des puissances des microprocesseurs tous les dix huit mois, qui a été l'un des fondement de l'explosion des usages de l'informatique, a peu de chances de se poursuivre au delà de la dizaine d'années (ce qui n'est pas si mal). Il reste vrai que des explosions de performance impressionnantes restent encore à attendre dans les domaines de la transmission d'information et des biotechnologies.

2) la taille atteinte par la population mondiale conduit en second lieu à accorder de plus en plus d'attention aux interactions avec l'environnement et à l'idée de ressources naturelles non inépuisables, sans même évoquer la montée de crises ponctuelles sur l'eau où les terres arables. On voit ainsi s'imposer à nous l'idée que nous devons, autant que possible écarter les modes de développement mettant en cause notre capital de ressources naturelles - idée du développement durable - et faire effort pour corriger les effets indésirables de notre activité, qu'il s'agisse de la production industrielle, des concentrations urbaines;

3) le phénomène de mondialisation et donc de concurrence généralisée devrait se poursuivre durant les prochaines années. S'il ne faut pas exclure à plus long terme le retour à un certaine forme de contrôle raisonné des échanges, compte-tenu d'effets secondaires indésirables (plusieurs prix Nobel d'économie ont défendu cette thèse, avec des arguments solides), notre avenir à court terme est marqué par une forme de compétition, dure par essence, qui se développe sur deux axes complémentaires, celui de l'innovation et celui de la concentration, avec l'idée de la prime au premier ("the winner takes all") et d'une opposition accentuée entre gagnants et perdants.

4) l'activité économique reposera de plus en plus dans les pays développés sur des prestations d'ordre immatériel et sur des services fondés sur une relation directe avec un client, qui deviendra assez naturellement de plus en plus exigeant voire même tyrannique.

On pourrait naturellement poursuivre sur de nombreux plans (celui de l'énergie par exemple), mais on voit mal aujourd'hui, à l'exception notable des biotechnologies, et peut-être des nao-technologies, où pourrait se déclencher demain une nouvelle percée technologique du type de celles observées dans le passé pour la production en masse d'énergie électrique, la réalisation des grandes synthèses chimiques ou naturellement des technologies de l'information. Cette stabilisation - très relative -de notre patrimoine technologique (disons vers les années 2020-2025 pour fixer les idées), nous ouvre la perspective de devoir inventer - collectivement - une société moins soucieuse de progression matérielle, plus concernée par la qualité de vie de ses citoyens. La priorité à long terme sera sans doute moins demain de déplacer le champ du possible, que de gérer intelligemment l'existant, par un effort poussé d'innovation, avec en particulier le souci de la "durabilité". On peut discerner dans ces conjectures l'importance de préserver dans des sociétés, assez dépendantes jusqu'à présent des appétits de consommation matérielle, d'un espace dédié au sens.

Quelle place pour les ingénieurs?

Ces conjectures nous ont éloigné quelque peu des ingénieurs, mais ce détour était nécessaire pour replacer notre réflexion sur l'avenir dans une perspective globale. Que pouvons nous dire en fait de l'évolution possible du métier d'ingénieur et des formations?

Au plan quantitatif la population des ingénieurs diplômés approche aujourd'hui de sa maturité, et même si cette idée d'asymptote nous dérange, selon l'équation assez simpliste faisant d'un plus d'ingénieurs un plus de progrès. L'hypothèse la plus réaliste - dans le cadre d'emploi que nous connaissons - est une stabilisation progressive dans les prochaines décennies. Il est difficile d'en dire plus compte tenu de la multiplicté des facteurs en cause et de l'impact à attendre à partir de 2005 des départs en retraite.

Au plan qualitatif, il n'est pas simple de répondre, en tout cas de manière univoque, face à un déplacement sensible des problèmes à la périphérie du champ technique, conjugué à un vif besoin d'innovation.

Deux scénarios semblent s'opposer schématiquement, qui ouvrent la voie à un débat:

  • celui d'un attachement prioritaire des ingénieurs à leur territoire de légitimité, la connaissance technique, les processus industriels, avec un enfermement relatif dans le statut d'expert et une perspective probable de restriction des débouchés,
  • celui de l'émergence d'une vision ouverte, mettant l'accent sur l'ingénierie, c'est à dire sur un acquis de méthode, applicable à tous les domaines, qu'il s'agisse de la communication au sens large, de l'éducation, des loisirs, de la création artistique, de l'animation urbaine…avec l'ambition d'un accès à des responsabilités stratégiques dans les entreprises

Si le premier scénario correspond à la vision la plus spontanée, compte - tenu d'un attachement dominant - très compréhensible - à une tradition et à un système de valeurs, le second scénario, axé sur l'ouverture et sur le dépassement des limites, devrait bénéficier assez clairement de l'intérêt des établissements pour des stratégies ouvertes, et surtout du désir des jeunes élèves de garder une réelle ouverture des carrières.

Tout ceci rappelle de manière très naturelle la responsabilité du dispositif de formation, dont on oublie parfois qu'il est là, non pour simplement s'adapter à une demande du monde économique, mais pour apporter une contribution active à la création du monde à venir, en s'appliquant autant que nécessaire à anticiper.

Est-il possible d'aller plus loin et d'esquisser quelques lignes d'évolution sur les formations proprement dites? L'expérience du CEFI dans cette matière est que les écoles auront, dans le contexte général qui vient d'être rappelé, à faire face à des évolutions d'environnement, qui seront perçues pour une large part comme des perturbations, et à des évolutions liées à leur fonctionnement interne, dont elles sont généralement mieux conscientes.

On peut recenser au niveau des facteurs d'environnement.

  • une forme de banalisation de l'enseignement supérieur, qui pourrait devenir selon la terminologie de l'OCDE le nouvel enseignement tertiaire, se substituant à l'enseignement supérieur traditionnel. Face à un développement marqué par une logique de la demande (celle des individus souhaitant être formés) les formations d'ingénieurs se trouveront repoussées vers statut inspiré par une logique de l'offre qui apparaîtra comme privilégié (avec la médecine), et qu'il faudra défendre,
  • Une dérive progressive vers une autonomie croissante des établissements d'enseignement supérieur, avec en contrepoint une redéfinition du rôle de l'Etat, allant dans le sens d'un désengagement. Il ne s'agit pas pour l'instant de prédire la fin du statut public, mais la tendance est à l'accroissement de la dimension citoyenne, qui conduira à une recherche accrue d'appuis moraux et matériels auprès des individus (situation nord-américaine)
  • L'obligation croissante de donner à l'environnement des assurances crédibles de la pertinence et du bon niveau des formations dispensées, au travers de certifications externes, alors que les diplômes ont été en règle générale "auto-gérés".
  • l'irruption probable d'un appareil de formation professionnelle privé d'un nouveau type, développant une approche de tonalité utilitariste, seul à même de supporter les investissements nécessaires à l'usage des nouvelles technologies (l'instrument) et les coûts d'approche du marché.

Au niveau des écoles quatre thèmes peuvent être évoqués parmi d'autres

a) une montée lente dans les prochaines années du poids partenaire élève, qui se posera de plus en plus en interlocuteur responsable soucieux de voir l'école contribuer à son épanouissement personnel et bien préparer son avenir professionnel. Dans tous les grands débats sur l'évolution des études les élèves seront désormais pleinement présents.

b) l'accent mis de plus en plus sur l'apport des écoles en termes de méthodes - celles qui sous-tendant l'exercice d'un métier d'ingénieur - et, à un moindre degré, de culture et de fondamentaux, au détriment des connaissances techniques trop rapidement obsolètes dans un contexte d'évolution technologique rapide. A ce titre le futur diplômé devra acquérir une vision systémique, associant aux dimensions techniques habituelles, des dimensions nouvelles liées à la satisfaction du consommateur (ergonomie, apparence).

c) l'importance nouvelle à accorder au processus de formation en soi (capacité à identifier ses manques, capacité à mieux apprendre), dont l'ingénieur sera selon les circonstances sujet ou acteur, ce qui devrait conduire les écoles à donner à leurs élèves l'opportunité d'être eux mêmes éducateurs en cours d'études,

d) l'irrésistible montée du phénomène de la virtualité, qui obligera les établissements à rechercher un nouvel équilibre entre approche théorique traditionnelle, approche expérimentale et travail sur des réalités simulées.

Pour sortir en conclusion des propos généraux qui précèdent, on peut évoquer le cas des technologies de l'information et de la communication, qui représentent une source importante de création de nouveaux postes d'ingénieurs.

Si l'ingénieur formé dans ce domaine limite ses ambitions aux fonctions strictement techniques, faire tourner les ordinateurs, écrire des logiciels, assurer la mise en place de réseaux, il se verra offrir des emplois de bonne tenue, mais en nombre stable, plus ou moins figés dans des structures fonctionnelles. S'il accepte de se tourner vers l'application et l'usage, vers la création de dispositifs à inventer pour satisfaire le banquier, le particulier cherchant à s'instruire, alors ses débouchés seront plus importants et plus porteurs d'évolution.